Publié le 10.01.2005 dans "A la découverte"
Rencontre avec Patrick Viannais
Q. Depuis quand existe le bagad de Bordeaux ?
R. Le Bagad fait partie de l’association Armor, Bretons de Bordeaux et de Gironde, qui existe depuis déjà… 1898 ! À l’origine, il s’agissait d’une association d’entraide aux pêcheurs bretons, « Terre-neuvas » venus travailler sur les morutiers aquitains. Peu à peu, elle est devenue une vraie association culturelle, permettant aux exilés de se retrouver, et de partager et diffuser leur culture loin de chez eux.
Dans les archives, on a retrouvé les traces de l’existence d’une kevrenn, dans les années soixante, mais les activités musicales n’ont vraiment commencé qu’à partir de 1997, avec l’arrivée de Loïc Denis, sonneur actuel au bagad d’Auray, et qu’il est inutile, je pense, de présenter.
Inutile également d’insister sur l’extraordinaire opportunité qu’aura constitué pour l’Armor la mutation -provisoire- de Loïc en Aquitaine. Grâce à son expérience, et surtout sa formidable volonté, un bagad est né en septembre 1997, constitué pour l’essentiel de musiciens débutants qu’il fallait donc former entièrement.
À lui seul, Loïc a donc endossé les rôles de Penn soner, de formateur, d’animateur, et de relations publiques aussi, afin de trouver des locaux pouvant accueillir les répétitions du bagad. Pas une mince affaire dans une région aussi peu familiarisée avec la musique bretonne que le Sud-Ouest !
« Dans le groupe, tout le monde est au chantier et apporte sa pierre ! »
Personnellement, je n’y étais pas encore, mais ce furent des temps héroïques : imaginez que la première présentation du bagad en concours s’est faite… dès l’été 1998, à Lorient, avec d’ailleurs un résultat tout à fait honorable : 12e sur 31 ! Autant dire que les sonneurs et leur prof n’avaient pas chômé pour fêter dignement le centenaire de l’association !
Depuis, le bagad n’a cessé de progresser, tant en qualité qu’en quantité. Le retour de Loïc en Bretagne le laissa un temps orphelin, mais heureusement, il put compter sur l’expérience et le charisme de Jean-Luc Coadou (ancien du bagad Keriz) pour garder le cap l’année suivante. L’arrivée à Bordeaux d’un autre sonneur prestigieux a constitué alors un coup d’accélérateur inespéré : Mickaël Cozien a pris les rênes du bagad.
Sous sa houlette, le bagad a renforcé son répertoire, son effectif et son école (il compte aujourd’hui un peu plus de trente sonneurs potentiels, et presque autant d’élèves !). Mais ce n’est pas tout : avec l’aide d’autres formateurs divroet, Florian Nicolas et Julien Bergeron, cette triplette a mené le groupe d’abord à la victoire au concours divroet de Courbevoie en 2003, en finale de la cinquième catégorie à Carhaix la même année, puis, suite à la possibilité offerte aux finalistes de concourir en catégorie supérieure, de se maintenir en quatrième catégorie en 2004 à Lorient. C’est peu de dire qu’on leur doit beaucoup !
Q. Quel est alors ton rôle en tant que penn soner ?

R. Mickaël ne pouvant plus assumer ce rôle en raison de ses obligations professionnelles et de son éloignement relatif de Bordeaux, il a bien fallu le remplacer au quotidien. Mais par rapport à d’autres penn, mon rôle est assez différent, dans la mesure où les tâches multiples souvent dévolues à une seule personne dans un bagad - gestion du répertoire, écriture des suites, animation, formation, direction d’ensemble, etc. - sont chez nous extrêmement réparties. Dans le groupe, tout le monde est au chantier et apporte sa pierre ! Je suis donc davantage un coordoniteur de compétences et d’énergies, un « lien » entre les différents composants de l’ensemble permettant d’assurer sa cohérence, même si je « dirige » le bagad sur scène, ce qui reste finalement anecdotique.
Q. Les concours ont une certaine importance dans l’évolution du bagad ?
R. Oui. Ils sont pour une large part à l’origine des progrès accomplis en sept ans. A une exception près -en 2002- le bagad y a toujours participé. La motivation n’aurait certainement pas été la même sans cet objectif.
N’oublions pas que les concours sont le seul moment, pratiquement, où le bagad rencontre et se confronte aux autres ensembles bretons, et peut alors jauger son niveau et ses progrès réels. Fameux challenge, et d’autant plus pour des « divroet », qui suscitent souvent beaucoup de scepticisme, et parfois même une certaine condescendance, chez les « bretons ». Les concours nous obligent sans cesse à nous améliorer, tant en technique instrumentale, qu’en style et en connaissance de la musique et des terroirs, et à ne pas nous contenter d’un niveau moyen qu’on pourrait -à tort- croire suffisant pour un groupe hors Bretagne. Je constate aussi, depuis peu, qu’ils nous ont insufflé une certaine confiance (en soi et en le groupe) qui nous permet aujourd’hui d’aborder nos prestations avec bien plus d’assurance et de maîtrise qu’avant.
« KER VOURDEL » ?
Basé en Gironde, le bagad a pris tout naturellement le nom de Ker Vourdel, c’est à dire littéralement « ville de Bordeaux ».
Dans la réalité, son recrutement et ses lieux de travail vont évidemment bien au-delà des limites de cette ville, tout en se cantonnant cependant au département de la Gironde. Cette implantation “départementale”, constitue d’ailleurs une des difficultés majeures du bagad : trouver des lieux de répétition car, en somme, il n’est lié à aucune commune en particulier.
Il lui faut donc compter sur la bienveillance de quelques municipalités accueillantes. Ceci lui permet de disposer d’une salle de répétition hebdomadaire (on répète le mercredi soir) et, en frappant à diverses portes, de salles pour les stages et répétition de week-ends (environ deux par mois).
C’est le point noir : nous sommes toujours un peu sur la corde raide, pouvant nous retrouver “SDF” du jour au lendemain ! Sans parler du financement, pour lequel nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes !
Q. Vous vous produisez beaucoup en dehors des concours ?
R. Les prestations publiques restent l’essentiel de nos activités : plus de 20 sorties en 2003-2004 ! Ici, en Aquitaine, et, par extension, dans le Sud-Ouest, nous sommes le seul bagad constitué, et par conséquent, les demandes ne manquent pas, à tel point qu’à certaines périodes (Saint Patrick, mai-juin, etc.) nous devons en refuser !
Q. Dans quel cadre, surtout ?
R. Comme en Bretagne, les prestations demandées sont diverses, et nous devons aussi bien être capable de mener un défilé qu’animer un fest-noz ou assurer un spectacle avec le cercle de danseurs (car l’Armor, en plus du bagad, et depuis plus longtemps d’ailleurs, possède un cercle, classé en 3e catégorie A de la fédération War’l Leur).
Q. Quel est votre répertoire, principalement ?
R. En tant que groupe divroet, jouant essentiellement hors Bretagne, nous nous devons de proposer un répertoire varié, couvrant tout le spectre des terroirs bretons, de la Cornouaille aux marais guérandais en passant par Vannes et la montagne. Ce qui permet en outre de faire plaisir à tous les musiciens, car chez nous, on vient de tous les coins de Bretagne, ça va sans dire !
Q. Le recrutement du bagad est essentiellement breton ?
R. Tout comme celui de l’Armor, bien entendu. En gros, les membres se définissent en trois catégories : les familles bretonnes implantées en Aquitaine depuis longtemps, pour des raisons de travail, premières et « secondes » générations confondues, ceux qui y sont mutés de façon provisoire, et les étudiants de passage, parmi lesquels se trouvent parfois, le hasard faisant bien les choses, des musiciens ou des danseurs confirmés qui intègrent bagad ou cercle le temps de leurs études.
Q. Pas de gens du cru ?
R. Heureusement que si, et nous en sommes très fiers ! La diffusion de la culture bretonne, qui est un des objectifs de l’association l’Armor, et donc du bagad, ne serait qu’un vain mot si on n’y comptait pas quelques dignes représentants natifs du Sud-Ouest -dont certains avec béret et accent- fondus de musique bretonne ! On s’en étonnera peut-être « e-barzh ar vro » mais leur présence est pour nous un honneur et un symbole de réussite de notre travail pédagogique !

« chez nous, ce sont les musiciens confirmés qui transmettent leur savoir aux débutants »
Q. Quels sont les projets d’avenir pour le bagad Ker Vourdel ?
R. Depuis ses récents succès, le bagad entend continuer de l’avant. La demande de prestations croissant, nous nous devons de sans cesse progresser en qualité. Mais pour des “divro”, l’avenir n’est jamais certain, malheureusement. Bien sûr, aujourd’hui, le bagad possède un noyau dur de musiciens implantés en Gironde, et dont on peut espérer qu’ils resteront encore un bon moment.
Mais il ne faut pas oublier que l’objectif du Breton est avant tout de retrouver sa terre. Et chez nous, chaque musicien qui part signifie un nouveau débutant à former Les formateurs sont de qualité, mais il faut les faire venir de loin, faute de les posséder sur place et en permanence (ça viendra peut-être un jour !).
L’objectif est donc multiple :
• continuer à progresser en qualité, tout en étoffant le nombre de musiciens effectifs, notamment en pibs et en percussions, secteurs où le recrutement est le plus difficile,
• améliorer la qualité de l’école de musique - mais cela supposerait aussi une amélioration des conditions d’accueil, encore problématique : une seule salle le mercredi, de 19 h à 22 h 30, pour faire travailler débutants de tous niveaux, puis bagad,
• mettre en place de réelles structures de formation, encore inexistantes aujourd’hui, faute de vrais formateurs permanents : chez nous, ce sont les musiciens confirmés qui transmettent leur savoir aux débutants.

Le potentiel du bagad de Bordeaux n’a jamais été aussi fort : reste à savoir s’il parviendra à trouver -et pérenniser- les moyens de le faire fructifier.
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