Loïc Denis, un ancien de la Kevrenn Alre

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Q - Depuis quand sonnes-tu ?

R - Depuis l’âge de 11 ans. J’ai commencé au bagad de Vannes, puis Quimper. Ensuite, je suis parti à l’étranger. Mon frère à l’époque jouait à Bleimor, alors quand je suis revenu, j’ai intégré Bleimor qui musicalement m’attirait et où j’ai vraiment pris mon pied. Quand Bleimor s’est arrêté, je suis allé à Cap Caval où j’ai joué pendant 3 ans ; puis à Bordeaux, où on a mis 3 ans pour créer le Bagad Ker Vourdel avec Jean-Luc Coadou et Philippe Glimois ; enfin 4 ans à la Kevrenn Alre. J’ai arrêté mes activités au sein de la Kevrenn en septembre 2004, un peu à cause de l’usure à jouer en bagad et pour me consacrer à d’autres choses : la musique de couple, mon groupe, le border pipe.

Q - Pourquoi avoir choisi la Kevrenn Alre ?

R - Pour plusieurs raisons. J’aimais jouer au Bagad Bleimor parce que c’était un groupe très très fort sur le plan de la musicalité et la transmission du style. Je suis venu à Auray pour les mêmes raisons : musicalement, c’est très intéressant, notamment la période Roland Becker avec l’hommage aux frères Bodec par exemple -une des plus belles suites de Bagad que j’ai connues. Et puis j’ai beaucoup d’amis là-bas : Pascal Guingo, Hubert Rault, etc. Enfin, Fabrice Lothodé est pour moi le meilleur leader de groupe actuellement en Bretagne, pour son esprit, son charisme et vraiment j’ai vécu de super années de camaraderie et de musique avec Auray. De plus, mon père était natif de Saint-Goustan, alors c’était aussi l’envie de revenir dans mon pays d’origine.

Q - Ton meilleur souvenir 2004, c’était avec eux ?

R - Oui. Ça a été Carte blanche au nouveau théâtre de Lorient pendant le Festival Interceltique. Je crois qu’une création, c’est le plus bel exemple d’accomplissement d’un bagad, comme Cap Caval avec Hepken, ou Quimper avec son nouveau disque. Ça a été un moment très fort et je regrette qu’il y en ait tant qui n’aient pas assisté à cette soirée. Il y a eu beaucoup d’intervenants, des gens du théâtre, l’orchestre de jazz de Lorient, des chanteurs et joueurs du Pays de l’Oust, du Pays de Redon, Alain Pennec (accordéon) et d’autres musiciens tout aussi prestigieux. Il y avait en plus un groupe de danse d’Auray et un autre de la région de Quimper qui étaient invités. Le bagad de Locoal Mendon est venu également. On a donc fait plusieurs morceaux ensemble ainsi que le final. On a joué à guichet fermé -1000 personnes-. Ah ! Ç’aurait mérité d’être renouvelé.

Q - Une Kevrenn, c’est une configuration assez particulière. Comment se passaient les répés, le choix des airs, … ?

R - Le choix du terroir est fait par le leader musical, et à Auray, c’est le rôle de Fabrice Lothodé : il va aux sources du terroir, il rencontre beaucoup de gens et fait du collectage. C’est un gros travail. Une fois les recherches effectuées, il s’inspire du style puis il travaille à le restituer dans la musique et dans la danse. A ce stade, il est aidé par des gens qui font des travaux parallèles d’harmonisation, d’accompagnement, d’accord, mais le gros du travail c’est quand même lui qui le fait.
Après, les répés, ça se passe par pupitre. À la fin de chaque répé, ils se retrouvent ensemble pour mettre en commun le travail de pupitre. Le penn passe dans tous les pupitres pour revoir le style, qui est vraiment le ciment de la bonne musique, qu’il s’agisse d’une musique un peu moderne, rock ou bulgare. C’est ce que fait Erik marchand avec le Taraf de Caransebes par exemple, mais ce n’est possible que parce que c’est un bon praticien du style.

Q - Un truc qui t’énerve sur ton instrument ?

R - Très souvent, c’est un bourdon mal réglé ou un instrument qui monte vite en humidité, c’est énervant parce que tu ne maîtrises pas la situation. C’est pour ça qu’on est partisan de prendre des poches avec des capteurs d’humidité pour ne pas être embêté. Sinon, on varie très rapidement on ne reste pas stable bien longtemps. On en revient toujours au son…

Q - À la veille d’un concours, pour toi, aller en répé, c’était plutôt…

R - … un peu tendu, parce qu’on veut faire le mieux possible. Auray s’est donné pour objectif de réussir dans l’expression stylistique tout en proposant une musique évolutive. Cela implique une mise en place très compliquée : changements de rythmique, de tempo, arrêts, redémarrages,… Je crois qu’on se situe à la limite du professionnalisme à ce niveau. Mais je ne regrette pas du tout le travail investi, le résultat est payant. Et cette dynamique se retrouve chez tout le monde à la Kevrenn.

Q - Un rituel ou un gri-gri avant de monter sur scène ?

R - Un rituel oui ! Deux même : d’abord, une respiration lente et profonde ! Mais surtout, et je le redis très souvent, il faut s’interdire de commencer à jouer si on ne se sent pas accordé. En tout cas, pour moi, ce n’est pas possible : je vais d’abord chercher à parfaire mon accord, pendant vingt minutes s’il le faut, jusqu’à ce qu’il soit stabilisé. Et là, quand on sent qu’on y est, on ne se pose plus de question, on monte sur scène confiant, on sait qu’on prendra du plaisir à jouer.

Q - Sonneur dans plusieurs bagadoù prestigieux, président d’amicale, fondateur de Ker Vourdel, … D’où te vient une telle volonté d’investissement ?

R - On ne se pose pas la question, ça vient naturellement. J’ai vécu pendant pas mal d’années hors Bretagne, mais je n’ai jamais voulu adhérer à des associations bretonnes, ne voyant pas ce que je pouvais y trouver. Mais en arrivant à Bordeaux, on s’est regroupé à 3, 4 sonneurs… Et on a tout de suite eu envie d’aller plus loin, de créer un groupe. Cela a demandé un travail énorme pour trouver un lieu de répétition, créer une plaquette, rencontrer des médias,… Les premiers festoù-noz ont été durs à organiser mais c’est très vite monté en puissance. La rencontre des Gascons a créé une dynamique. Une histoire de rencontres en somme… Après mon départ, j’étais content de savoir que Mickaël Cozien arrivait en renfort à Bordeaux. Aujourd’hui, j’ai envie que les gens prennent autant de plaisir que moi à jouer. Quand je les vois en difficulté, eh bien j’ai envie de leur donner ce que je sais. Il est vrai que l’éloignement majore le sentiment d’appartenance. Dans les années 70, on n’a pas eu cette chance d’avoir des moniteurs, il a fallu qu’on se débrouille. On allait en Écosse, on a écouté des concerts, on s’achetait des recueils de musique. Je trouve que les jeunes ont beaucoup de chance d’avoir des encadrants.

Loïc Denis

Q - Y aurait-il d’autres facettes de la musique bretonne que, si l’occasion se présentait, tu aimerais explorer ?

R – Je suis toujours en quête de « perfection » si je peux dire, tant sur le plan technique que stylistique. En concours par exemple, tu y vas, tu crois bien faire et finalement tu te ramasses. Il y a toujours quelqu’un pour dire « Ce n’est pas tout à fait ça au niveau de l’expression musicale ». Il ne faut pas s’en décourager, mais simplement être capable de remettre en question sa manière de penser et toujours se dire qu’on ne détient pas la vérité. Ça veut dire travail, travail, travail, toujours creuser et travailler.

Q - Des projets d’avenir ?

R - Aujourd’hui, je joue dans un quatuor quintette, -deux uillean pipe, deux small pipe et un bodhrán-. Mais il y a un peu plus d’un an, j’avais un autre groupe qui s’appelait Diston, j’aimerais bien reprendre ce groupe là. Et maintenant, j’ai également un tout nouvel objectif : je viens d’acheter un border pipe -cornemuse de chambre- pour jouer de la musique gaélique. J’ai joué avec un pianiste, Alain Finot, il n’y a pas longtemps et on a décidé de faire des concerts ou de l’animation dans des bars. Je suis complètement épris de cette musique et de leur culture si forte (sans doute plus que la musique bretonne). Ils sont très forts sur le plan rythmique et émotionnel. Je pense que je vais creuser ce répertoire. Et bien sûr, continuer à sonner en couple avec mon compère, Eric Quéméré.

Q - Et dans tes rêves de musicien les plus délirants on te trouve où ?

R - Ce que j’aimerais beaucoup, c’est faire un disque avec toute la musique que j’aime : de la musique de couple, mais aussi des airs gaéliques et irlandais, et les mettre sur CD. Entouré comme je le suis de musiciens comme Franck Le Bloas le bouzoukiste, Hervé Guillo le flûtiste et Glen Le Merdy le percussionniste, réaliser un disque serait un réel plaisir. Pour moi, ce serait aussi l’aboutissement d’un travail, la réussite d’un exercice de style. Faire un disque ce n’est pas un but. Pour moi, c’est plutôt un rêve… dont je rêve depuis 10 ans.

Q - Une partition que tu voudrais nous conseiller ?

R - J’aime bien la gavotte, ou un bon rond de Loudéac, très dynamique, cela fait partie des thèmes qui sont très intéressants à jouer pour un groupe. Il y a aussi des thèmes marquants -par exemple l’hommage aux sœurs Goadeg. Mais il faudrait également parler des danses, de certains airs particulièrement mélodieux et émouvants. Il y a tellement de mélodies, de marches, etc. qui pourraient être travaillées et arrangées au niveau d’un bagad, ce n’est pas forcément fait encore… En résumé, je n’ai pas d’air fétiche, non.

Q - Ton petit mot de la fin ?

R - Il y a deux mots clés pour moi pour définir la réussite d’un groupe (et Bordeaux est un bon exemple), c’est la tolérance et l’humilité. Dans un groupe, musicalement, humainement, il faut être tolérant sinon la vie et la dynamique du groupe ne se réaliseront jamais pleinement. Il ne faut pas s’occuper des gens négatifs. A un moment, ces gens auront fini d’user leur propre énergie négative, ils s’en iront d’eux mêmes. Les gens qui regardent devant eux et qui ont cet esprit de groupe et sont positifs, au final, ce seront eux les grands gagnants !