Publié le 04.05.2005 dans "Entretien avec ..."
Patrick Molard nous fait découvrir le uilleann pipe
Divroet New(e)z - D’où vient le uilleann pipe ?

Patrick Molard - Le uilleann pipe est un compromis entre la cornemuse et l’orgue. C’est une sorte de petit orgue positif qui fait partie de la famille des cornemuses qui ne se gonfle pas avec la bouche mais avec un soufflet comme d’autres cornemuses que l’on trouve dans le sud de la France, en Limousin, en Auvergne ainsi que dans le Nord de l’Angleterre, en basse Écosse. Le uilleann pipe est le plus connu d’entre eux.
C’est un instrument qui dérive de la musette de cour qui était jouée à la cour du Roi de France à l’époque du compositeur Lulli qui a beaucoup écrit pour cet instrument. C’était une petite cornemuse avec un soufflet. Les Irlandais s’en inspirèrent et le développèrent. Il existe sous sa forme actuelle depuis environ 1830-1850. Ce n’est pas vieux si on compare à la cornemuse écossaise qui est sous cette forme que l’on connaît, avec 3 bourdons, depuis environ 1700 (et qui, avant cela, existait déjà en Écosse avec 2 bourdons).
Le uilleann pipe a dû naître vers la fin du 18e siècle lorsque quelqu’un a eu l’idée de transformer la cornemuse en un instrument gonflé avec un soufflet, et de modifier les bourdons qui étaient tenus sur l’épaule pour les poser sur la jambe.
« Trois sources de sons : le levriad, les trois bourdons et les trois régulateurs »
DN - Comment ça fonctionne ?
PM - Il a deux caractéristiques majeures : d’abord, c’est un instrument que l’on joue assis. Ensuite, c’est un instrument doté de régulateurs : ce sont des tuyaux avec des clés qui permettent d’obtenir d’autres notes.
En jouant une mélodie sur le chanter, avec les bourdons et en appuyant sur les tuyaux avec le poignet, on obtient des accords, un peu comme un orgue si vous voulez ou comme un accordéon. Il y a donc trois sources de sons : le levriad, les trois bourdons et les trois régulateurs qui sont en fait comme des levriads mais au lieu d’avoir des trous il y a des clés. Ces dernières sont disposées de telle sorte que lorsque le musicien appuie dessus avec son poignet droit, cela produit des accords tout faits.
Dans le même temps il actionne le soufflet avec son bras droit et appuie sur la poche avec le bras gauche pour envoyer l’air. On ne peut pas jouer debout car les bourdons reposent sur la jambe justement pour permettre au musicien de pouvoir appuyer sur les clés.
Un autre aspect de l’instrument est que l’on peut faire des silences entre les notes, choses qu’on ne peut pas faire avec une cornemuse ou un biniou où le son sort en permanence, alors qu’en mettant le levriad du uilleann pipe sur le genou et en bouchant tous les trous, on obtient un silence. De cette façon, en levant les doigts un par un, on produit des notes détachées et pour être sûr que c’est bien étanche le musicien met un morceau de cuir sur sa jambe. Cela créé des possibilités fantastiques.
DN - Quel est le registre jouable avec un uilleann pipe ?
PM - En matière de notes, le uilleann pipe a une gamme plus étendue que la cornemuse ou le biniou car le fait de mettre le levriad sur le genou arrête le chanter et lorsqu’on appuie un peu plus fort avec le bras on fait passer l’anche à l’octave supérieur, donc on peut avoir deux octaves complètes un peu comme une bombarde qui monterait à l’octave. De plus le chanter est équipé de clés pour faire les demi-tons comme sur un piano. Avec cette gamme on peut jouer toute sorte de musique comme la musique traditionnelle, baroque, classique, jazz, de la variété. On peut presque tout jouer, on n’est pas limité par la gamme. On s’en sert beaucoup en musique irlandaise, bretonne comme le font Ronan le Bars ou Marc Pollier qui est un des meilleurs joueurs de uilleann pipe, très connu en Irlande, car c’est un maître du uilleann pipe de la génération de Ronan Le Bars. Il a déjà fait un ou deux CD de uilleann pipe et piano (c’est assez curieux). Le plus connu reste Ronan Le Bars, il a joué avec Dan Ar Braz dans l’héritage des Celtes et bien d’autres encore.
Le uilleann pipe est un instrument utilisé dans beaucoup de films : Braveheart, Titanic, la musique du film de Barry Lindon… C’est un instrument qui plaît beaucoup au grand public car il produit des sons doux, romantiques, on peut véritablement faire chanter l’instrument, les gens craquent en entendant le uilleann pipe. Rien à voir avec la cornemuse écossaise qui est beaucoup plus guerrière.
« Rien à voir avec la cornemuse écossaise qui est beaucoup plus guerrière »
DN - Existe-t-il des cours de uilleann pipe ?
PM - Tout le monde veut s’y mettre, beaucoup de personnes me téléphonent pour des cours parce qu’on trouve de plus en plus facilement des instruments.

Je donne des cours à l’école municipale de Carhaix. Il y a des gens qui n’hésitent pas à faire Brest/Carhaix ou même Rennes/Carhaix toutes les semaines pour prendre des cours avec moi. J’en donne depuis une quinzaine d’années ce qui fait que certains de mes élèves on pris la relève et donnent des cours dans différentes villes comme Brest, Redon…
J’organise des stages également comme à Ploemeur en mars dernier. D’habitude nous faisions venir des irlandais et cette année ça n’a pas pu se faire alors j’ai demandé à Marc Pollier de m’aider.
DN - Où peut-on se procurer un uilleann pipe, des anches, etc. ?
PM - J’appartiens à une association de joueurs de uilleann pipe qui est basée à Carhaix qui s’appelle « Gan Ainm » c’est de l’irlandais et ça veut dire « sans nom, sans titre ». C’est une association qui existe depuis une dizaine d’année et ce sont des gens qui se réunissent pour l’amour du uilleann pipe. On fait des stages, on joue, on discute de fabrication d’anches, de matériel.
On trouve des fabricants d’instruments un peu partout en Europe et en Amérique. Avant on ne pouvait en trouver qu’en Irlande et maintenant il y en a en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Angleterre et en France, notamment en Bretagne. Il y a un fabricant qui s’appelle Dominique Bougé.
Il y a un peu de tout, on ne trouve pas forcément de supers instruments. C’est comme pour tous les instruments de musique, il y a des grands noms et des gens moins connus. Pour moi, actuellement le plus grand et le meilleur fabricant de uilleann pipe, c’est un français qui habite en Irlande qui s’appelle Alain Froment. C’est lui qui a fait les instruments qu’on entend dans les films Titanic, Braveheart, etc. Il a fabriqué le chanter que j’utilise ainsi que celui de Ronan Le Bars. Il a commencé à étudier la fabrication du uilleann pipe vers 1983 et il s’est établi en Irlande et il est devenu tellement bon qu’il a eu beaucoup de clients. Il a fait des copies de vieux instruments parce qu’autrefois on ne jouait pas du même uilleann pipe que maintenant, le son était plus grave et plus doux. Quand les Irlandais ont émigrés aux États Unis vers 1900, ils se sont rendu compte que l’instrument n’était pas assez puissant pour être entendu dans les grandes salles de bal américaines, que l’instrument était trop intimiste.
En Irlande il est joué dans des petites salles, au croisement des chemins, en pleine campagne et qui ne portaient pas très loin. Ce sont les frères Taylor de Philadelphie qui on dessiné un tube de uilleann pipe plus aiguë et plus puissant. C’est le uilleann pipe qu’on entend maintenant qui est dans la tonalité de ré. Donc tout le monde joue en ré mais autrefois on jouait en do, en si, en do dièse, dans d’autres tonalités beaucoup plus graves et Alain Froment est de ceux qui fabriquent ces merveilleux instruments dans ces vieilles tonalités.
Non seulement il sait faire les instruments, mais il sait aussi faire les anches qui vont avec. Ce sont des anches en roseaux qui ressemblent à celles de cornemuse mais avec des lamelles trois fois plus longues et un long tube. Autour des lamelles, il y a une petite bague en laiton qui sert à ouvrir ou fermer l’anche à volonté.
DN - À ce propos, vous proposez des stages de fabrication d’anches ?
PM - Oui, c’est tout un art de fabriquer ces anches. Dans le cadre de notre association, nous faisons venir d’Irlande Alain Froment lui-même pour animer des stages de fabrication d’anches. Jusqu’à présent ça a été un succès. Les gens qui viennent à ces stages sont capables par la suite de fabriquer des anches pour leur propre instrument, ainsi que ceux des autres. C’est un peu comme pour les joueurs de hautbois, ils font également eux-mêmes leurs anches.
« Ce ne sont pas des instruments en série »
Le problème est qu’on ne peut pas entrer dans un magasin de musique et demander une anche pour son uilleann pipe, il faut la fabriquer soi-même ou la faire fabriquer. On ne peut pas non plus les commander en Irlande sur simple appel parce que chaque uilleann pipe est différent. Ce ne sont pas des instruments en série comme les bombardes ou les cornemuses.
Mais aujourd’hui, je connais des personnes qui ont suivi des stages avec Alain Froment et qui font d’excellentes anches. Alain nous a tout montré en stage. Ensuite, c’est une question de savoir-faire, de coup de main, d’avoir du bon roseau. Il y a des anches excellentes, qui marchent bien mais ce n’est pas donné à tout le monde. La différence avec celles de la cornemuse, c’est qu’elle doit monter à la deuxième octave, il y a plusieurs conditions qui doivent être réunies. Notamment avoir du très bon roseau pas trop dur pour avoir cette sonorité. On trouve du bon roseau dans le Var, en Espagne et en Californie. Dans ces régions ils font des plantations spécialement pour les instruments de musique (uilleann pipe, clarinette, hautbois….) Il faut qu’il provienne d’un pays assez chaud. Il faut avoir les adresses. Maintenant on peut trouver des informations sur internet. Par exemple sur le site www.napiobairi.com (les pipers), on peut y trouver une liste de tous les fabricants répertoriés à ce jour en Europe, aux états unis, au canada. Après c’est du bouche à oreille, on se renseigne, on fréquente les forums de discussion. Voici, par exemple, un site américain www.uilleannobsession.com sur lequel on peut poser ses questions (en anglais). On y trouve beaucoup de renseignements. Maintenant avec Internet, on a accès à toutes les informations.
Lorsque j’ai débuté, je devais prendre le bateau pour aller en Irlande et chercher les gens susceptibles de me donner les infos… Maintenant il suffit d’un coup de clic sur Internet. On trouve des instruments d’occasion, des annonces… Évidemment, il y a un risque de tomber sur un mauvais instrument mais ça s’apprend. Quand j’ai commencé, j’ai appris sur un instrument pourri (éclat de rire), ensuite j’en ai acheté un meilleur, et ainsi de suite.

DN - Existe-t-il des méthodes d’apprentissage ?
PM - Il existe quelques méthodes mais c’est difficile d’apprendre avec. Ça ne donne que quelques bases et très vite on s’aperçoit que les gens jouent différemment de ce qui est indiqué. On peut, pour quelqu’un de très isolé, se procurer des méthodes. La plus connue et la plus ancienne est celle de Léo Rowsome, piper très connu et décédé en 1970. C’est une légende dans l’histoire du uilleann pipe. Il a fait des instruments fabuleux dans les années 30/40, que tout le monde voudrait avoir. Alain Froment lui-même s’en est inspiré. Sa méthode (qui date des années 60) s’appelle Léo Rowsom’s tutor, méthode qu’on trouve encore. J’ai beaucoup appris avec, on y trouve le doigté, des partitions, les bases. Il y a aussi la méthode Clark accompagnée d’un CD, plus récente, qu’on trouve aussi dans le commerce en France, celle de Marc Pollier aux éditions Alain Pennec.
Un français, Marc Guilloux, qui travaille à l’association des piper de Paris propose également une méthode en ligne. L’association irlandaise Na Píobairí a tout un catalogue de méthode sur vidéo ou DVD. Ça fait pas mal de choses pour celui qui est paumé.
S’inspirer des méthodes, c’est bien, mais mieux vaudrait suivre des cours et des stages pour comprendre les finesses de jeu : à Paris l’association Na Píobairí de Paris basée à la mission bretonne, organise des stages et des cours régulièrement. En Savoie l’association Easter Snow (la neige de Pâques : c’est le nom d’un morceau de uilleann pipe) est une association de joueurs qui organise des stages pour les joueurs de uilleann. On trouve également une association dans les Ardennes qui organise des stages. C’est une grande famille.
Les stages ne sont pas annoncés partout. La communication ne fonctionne pas très bien. Mais, la personne à contacter pour les stages est Daniel Le Guevel.
DN - Qui peut jouer du uilleann pipe ? Tout le monde ?
PM - On peut commencer vers 11 ou 12 ans, avant les doigts ne sont pas assez longs pour boucher les trous. J’ai un jeune élève qui a démarré à 11 ans, il avait du mal au début. En Irlande c’est dans ces âges là que les jeunes commencent jusqu’à… pas d’âge limite. Il vaut mieux commencer jeune après c’est problématique.
Ce qui arrive souvent, ce sont des gens qui ont déjà fait de la cornemuse écossaise et qui se mette à jouer du uilleann pipe, il y a des parentés, des points communs mais il y a aussi beaucoup de différences qui peuvent perturber. Ce n’est pas réservé qu’aux hommes. En Irlande, il y a beaucoup de femmes qui en jouent même si c’est une minorité. C’est un instrument, au contraire de la cornemuse considérée comme un instrument de mecs, de guerrier, vu comme plus convivial, comme un instrument de salon.
DN - Comment entretient-on un uilleann pipe ?
« quand ça marche bien, on n’y touche pas, c’est la règle ! »
PM - Quand l’instrument marche bien, pas d’entretien comme on envoie que de l’air sec on n’a pas à mettre de produit dans la poche pour boucher comme pour la cornemuse. Ce sont des poches en cuir tanné et chromé à l’avance ou en skaï, aucun entretien ! Quant aux anches, la règle est que quand ça marche, il ne faut pas toucher sinon on commence à avoir des problèmes ! Il faut savoir que c’est un instrument qui ne supporte pas un air trop sec, contrairement à ce qu’on pourrait croire…
Ce n’est pas l’humidité l’ennemi, il y a juste qu’on ne doit pas souffler dedans avec la bouche car ce n’est pas bon pour les anches. Mais si l’air est trop sec comme en ce moment en Bretagne (j’ai un appareil pour mesurer la sécheresse), en-dessous de 50 %, les anches commencent à mal fonctionner parce que c’est du roseau et que ça travaille et s’il n’y a pas assez d’humidité, des fuites se créent et certaines notes ne sortent pas bien, alors on va toucher avec les doigts et c’est la catastrophe. Par contre, si l’humidité est au-dessus de 50 %, le roseau gonfle légèrement et se met à bien fonctionner, il n’y a plus de fuites et tout marche bien.
En Bretagne et en Irlande le taux d’humidité est génial, par contre en Savoie par exemple, il fait trop sec et ils ont des problèmes avec leurs anches (en Amérique aussi). Personnellement, quand l’air est trop sec, je ne sors pas mon instrument j’attends que l’humidité soit normale ! Ce sont des choses qu’il faut savoir.
Alors ne pas oublier : « quand ça marche bien, on n’y touche pas c’est la règle » ! Alors que pour la cornemuse il faut refaire les fils, mettre du produit dans la poche, il y a un petit entretien quand même. Le uilleann pipe ne nécessite pas d’entretien, il faut éviter les extrêmes, ne pas le laisser en plein soleil en été ou devant le radiateur ou encore dans une cave pleine d’humidité.
Pour les clés, Alain Froment a trouvé la solution, il fait des clés en inox. Un coup de chiffon et ça brille sinon pour les autres matières il faut utiliser des produits du commerce.
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