Publié le 07.07.2005 dans "Tribune libre"
Le tout p’tit mot de Patrick Viannais
HENCHOÙ DIAES
Trois heures du mat’. Bondji ! Ça pince ! Le soleil, à c’t’heure–là, il reste au chaud sous sa couette. Il est moins fou que la trentaine de sonneurs qui grimpent dans le car. Mais faut ce qu’il faut. Quand il va en Bretagne, le bagad « divro » a toujours une longue route à faire, une très longue route même. Les yeux encore gonflés, on chaloupe vers une place libre, en surveillant du coin de l’oeil le parcours de l’ami Loïc (1) . Des fois qu’il aurait l’idée de se poser sur le siège voisin, ce nom de dji de ronfleur. Pas trop près des pibs, non plus. C’est caractériel, le pib. Capable de faire zonzonner le practice toute la nuit, et de se mettre à beugler au petit matin parce que les percus ont décidé de commencer une répé sauvage.
7 heures. Premier café en plastique. La station-service sent le tabac froid. Loulou fait la gueule dans son coin. Elle a bien dormi, mais une fois les yeux ouverts, elle vient de réaliser qu’on était en route pour le concours. Le CONCOURS ! Quel est le salopiot qui a prononcé le mot fatidique ? Du coup, le silence s’installe, et on se regarde en chien de faïence. Evidemment qu’on n’est pas prêts. Ils vont bien rigoler, en Bretagne. Surtout qu’ils nous attendent au tournant. Et bla bla bla.
10 heures. Histoire de détendre l’atmosphère, le vieux, un as de la blague un peu lourde, fait cracher le micro et en sort une bien grasse. Le chameau, juste au moment où Ewen avait réussi à créer une ambiance favorable avec Soaz’, abrités derrière le rideau des costumes suspendus à l’arrière du car. On gueule un bon coup contre le sale as, ça défoule toujours un peu.
Midi. Evidemment, sur ces merveilles de doubles-voies bretonnes, pas moyen de trouver une aire pour pique-niquer. Hein ? Fallait prévoir son pique-nique ? Ben non, je savais pas. Hé ! C’est quand même pas de ma faute si j’ai loupé les trois dernières répés, je crèche à 50 bornes, moi ! Ben non, j’ai pas lu le message de Gabrielle, s’il fallait lire les rafales de messages qu’elle envoie, Gabrielle ! Et puis de toute façon, j’ai pas internet.
14 heures. Tout le monde descend. Jambes flageolantes, bras qui s’étirent. Sur le parking, ça court déjà dans tous les sens. Pour la plupart, des petits jeunes. Evidemment : dans not’ catégorie, c’est plein de bagadigoù ! Ils ont commencé par mater notre numéro d’immatriculation, alors maintenant, pour ceux qui nous aperçoivent descendre, deux attitudes possibles : passer sans voir, ou reculer de trois pas et se pousser du coude. En fait, c’est entre les deux : on passe rapido, mais on jette un oeil en biais. Forcément ! Un car en 33 (42, 92, 76, 59, 68, autre, chacun mettra son numéro perso) à part des touristes, on voit pas. Les jambes tremblent encore un peu plus : à 20 mètres de là, sur un trottoir, un des bagadoù concurrents, au grand complet, fait un bout d’essai. Accord impeccable, arrangements à couper le souffle, et alors, cette assurance dans le regard, et surtout, cette impression de facilité, de naturel… Pour un peu, on croirait qu’ils se sentent observés !
17 heures. « Ils » ont été sympas : comme on vient de loin, on passe en dernier. 3 heures à se ronger les sangs sans rien faire. Pas de bol : le bagad précédent a monopolisé la salle d’accord bien au-delà du temps qui lui était imparti, on en est réduits à finir dans un couloir, où on vient nous dire qu’on fait trop de bruit. Quand les autres sortent, ils ont l’air content. Assez « grands seigneurs » : il s’agit tout de même du bagadig d’un ensemble de première catégorie. On s’écarte juste à temps pour ne pas se faire marcher sur les pieds. On ne le sait pas encore, mais on s’en doute : ils finiront loin devant nous (2). Scène, enfin. Pourvu que le jury ne soit pas trop fatigué, après les treize groupes qu’il vient de s’envoyer ! Rien qu’avec la transpiration, on remplirait un camion citerne. Entre 6 et 9 minutes pour une année de travail, avec l’aide trop rare, mais combien efficace et dynamisante, de quelques animateurs divro courageux (Merci Couac, ô grand manitou de la formation – et de la création de suites !). Le penn sourit, et en face les autres pensent : te bile pas, on sait bien que t’as les boyaux aussi tordus que les nôtres, mais allez, c’est bien essayé quand même !
17 h 08. La vache. Dédé est tellement stressé que son mi monte à l’octave sans prévenir. Et d’un. C’est sûr, la basse est mal réglée, on dirait un galop de plantigrade lancé depuis le fond de la caverne. Et de deux. Mamm gast. Voilà que ça recommence comme l’année dernière : y a un bourdon qui vient de tomber. Et de trois. Fatalité. On baisse la visière et on enclenche la surmultipliée. Montées debout sur les pédales, virages sur les jantes, encore Dédé qui manque de s’étaler, mais qui se raccroche de justesse à la noire (la note, pas sa voisine). Bon, on est dedans, bien groupés, finalement. Solidaires. Sprint final. Surtout, ne pas regarder le jury : quand il se met à furieusement gratter du papier, c’est pas bon signe. Garder le nez dans le guidon. À la fin, l’accord est fatigué, mais fan de totoche y a du son ! Vidés. On a tout donné. Quel que soit le résultat, de toute façon, on est fiers d’être là, de montrer que la Bretagne existe ailleurs, et qu’elle n’est pas trop mal représentée. Enfin, on espère : on fait le maximum pour ça, sans se monter la tête : on connaît nos limites, et elles ne manquent pas. Faire exister un bagad, un vrai, avec les trois pupitres et tout et tout, à Roanne, à Bordeaux, au Havre, à Strasbourg, c’est parfois aussi difficile que réussir un kouignamann mangeable avec du beurre danois.
Tiens, tiens, à propos de difficultés, un petit commentaire… en toute humilité. À la fin des concours, il est d’usage, de la part des organisateurs, d’avoir un petit mot gentil à l’attention des groupes divro, pour souligner leur courage à faire tant de kilomètres pour venir participer, etc. etc. D’abord, il n’y aucun courage à venir faire un tour dans notre chère Bretagne pour rencontrer nos compatriotes sonneurs, mais que du plaisir pour nous. Non. Le seul mérite qu’on puisse revendiquer, en dehors de la pauvreté de nos moyens, c’est de propager notre belle culture dans tous les coins de l’hexagone, en
étant des postes avancés en terre étrangère (mais pas du tout hostile, d’ailleurs !). De ça, nous sommes fiers. Le reste, on le laissera à l’appréciation des jurys, et on sera encore là la prochaine fois !
Patrick VIANNAIS, Penn soner Bagad Ker Vourdel
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