Publié le 07.07.2005 dans "Entretien avec ..."
Entretien avec un musicien - Gilles Le Bigot : guitariste

Divroet New(e)z - Depuis combien de temps fais–tu partie du groupe Skolvan ?
Gilles Le Bigot - Depuis sa création en 1984.
DN - Ça t’est venu comment cette collaboration ?
G LB - Je faisais partie du groupe GALORN avec Jean Michel Veillon entre 1978 et 1981,
je cherchais donc à prolonger une expérience de groupe dans le cadre du fest–noz, qui
reste pour moi un cadre privilégié pour tout jeune musicien cherchant à se produire en
public. De plus le début des années 80 a vu l’émergence de groupes acoustiques
(Pennoù Skoulm / Carré Manchot / Skolvan / Storvan, …) nous étions alors très
influencés par le modèle irlandais (Planxty / Bothy Band) et pensions qu’il était possible
de faire la même chose ici en Bretagne.
Je venais de connaître Youenn Le Bihan (sonneur à l’époque) qui m’a proposé d’intégrer
le groupe qu’il était en train de créer (le nom de Skolvan est arrivé un peu plus tard)
DN - Tu es spécialisé en musique bretonne aujourd’hui, et pour autant, tu aurais pu travailler sur n’importe quel registre. Pourquoi avoir choisi ce style de musique ?
G LB - Mon parcours musical a débuté par la chanson, puis à 14 ans j’ai été bassiste
dans un groupe de rock. C’est à 15 ans (1974) que j’ai commencé la guitare ‘folk’ très
naturellement (et comme la plupart des guitaristes à l’époque) par le folk américain de
Doc Watson et le folk baroque de John Renbourn. Bien entendu le blues n’était pas loin
et reste aujourd’hui pour moi l’une de mes musiques préférées.
Puis j’ai découvert en 1975 et grâce à Alan Stivell (que je ne remercierai jamais assez)
qu’il y avait une musique en Bretagne (j’habitais St Brieuc, la tradition y était
absente…). Pour un jeune guitariste qui continuait à vénérer Jimi Hendrix, la guitare de
Dan Ar Braz a été un choc, une révélation (quel bonheur de jouer à ses côtés plusieurs
années après dans l’Héritage des Celtes !). En 1976, il y a eu le premier voyage en
Irlande, la découverte de la musique et des groupes, puis les festoù–noz et le grand
bazar qui se met en marche… (voir chapitre précédent).

Je pense que les Irlandais m’ont révélé qu’il était possible de jouer la musique du pays
où on est né. J’avais acquis la certitude, à la fin des années 70, qu’il y avait quelque
chose de passionnant à faire avec la musique bretonne… Comme nous étions quelques–
uns à penser la même chose (Jean Michel Veillon, Jacky Molard, Soïg Sibéril, Christian
Le Maître…) alors pourquoi pas tenter l’expérience !
La suite a été la rencontre et la collaboration avec des musiciens issus de la tradition
(Youenn Le Bihan / Skolvan. Yann Fanch Kemener / Barzaz, etc.) quand d’autres
créaient des groupes tels que GWERZ qui restera mon groupe préféré.
DN - Tu joues d’un autre instrument ?
G LB - Je me suis essayé à beaucoup d’autres instruments. À la fin des années 70, j’ai
essayé la harpe celtique puis le concertina. Plus tard j’ai essayé le piano, sans succès
non plus, puis la contrebasse avec beaucoup plus d’assiduité, aujourd’hui j’ai gardé le
tambura bulgare que j’ai adopté en concert. En fin de compte chacun de ces instruments
apporte un éclairage différent sur la musique, mais la guitare restera l’instrument qui
me permet le mieux de m’exprimer.
La musique de
bagad ? « une
évolution
DN - En tant que musicien professionnel, quel est ton regard sur la musique de
bagad aujourd’hui ?
G LB - Je pense que la musique de bagad a suivi le même parcours que la musique de
groupe depuis environ 25 ans. C’est à dire une évolution extraordinaire qui a contribué à
tirer la musique et la culture bretonne vers le haut. J’ai beaucoup de respect pour la
musique de bagad et pour le travail impressionnant réalisé par des musiciens dits
‘amateurs’ qui n’ont bien souvent rien à envier à d’autres musiciens dits ‘professionnels’.
DN - Tu penses qu’il s’agit d’une bonne chose alors ?
G LB - Oui, je pense qu’une évolution est toujours bénéfique, je pense plus
généralement que plus il y a d’expressions différentes sur la base de notre musique et
plus ceci est la preuve d’une bonne santé, même si je ne partage pas toujours les
directions prises et les choix musicaux (mais les goûts et les couleur…) en ce qui
concerne les bagadoù, le niveau technique est incontestable, voire impressionnant.

DN - Selon toi, faudrait encore y apporter des points d’amélioration ?
G LB - Heureusement ! Le jour où une musique ou un style musical ne pourra plus être
amélioré, ce sera le signe d’une disparition prochaine…
Je pense que du côté du pupitre percussions il y a encore des choses à trouver, peut
être dans le sens d’un allégement (ça part parfois un peu dans tous les sens).
Concernant les autres pupitres, je trouve que cela pêche parfois dans le domaine de
l’orchestration et en particulier dans le domaine des nuances. Par exemple, s’il y a
15 bombardes, pourquoi faut–il qu’elles jouent toutes les 15 pratiquement tout le
temps. En fin de compte le bagad est un orchestre qui devrait fonctionner comme un
orchestre symphonique, la puissance est telle qu’il faut l’utiliser par petites touches,
uniquement pour souligner un propos musical à un moment précis. C’est parfois ce que
l’on entend déjà, mais je pense qu’il faut aller beaucoup plus loin encore dans ce
domaine. Le bagad devrait pouvoir faire des stages sous la direction de chefs
d’orchestres ou de musiciens arrangeurs qui proposeraient à partir du répertoire
existant des solutions différentes, qui pourraient inspirer par la suite les penns
sonneurs.
DN - Tu aimerais retravailler sur un projet avec tout un bagad ?
G LB - Oui bien sûr, j’ai eu une expérience d’environ 10 ans avec le bagad Kemper, les
extraordinaire »
premières ‘incursions’ dans l’orchestre ont été difficiles, car le bagad est une ‘bulle’
tellement complète qu’il est difficile de s’y intégrer. Mais avec le temps les choses se
sont décantées et je garde en mémoire deux grands moments de bonheur avec le bagad
Kemper : HEP DISGROG le disque enregistré en studio et bien entendu le spectacle
AZELIZ IZA. Une nouvelle collaboration n’est du reste, pas exclue, nous en avons déjà
parlé avec Jean–Louis Hénaff et ce sera à nouveau pour moi un grand plaisir. J’aimerais
en effet prolonger ce travail en essayant cette fois d’intervenir en amont, c’est à dire
participer à l’arrangement du bagad en y intégrant tout de suite la place des cordes (ou
autres instruments extérieurs intervenant), au lieu de poser des guitares sur un
morceau déjà orchestré.
DN - Il y a une partition / un air que tu aimes particulièrement et voudrais
nous conseiller ?
G LB – Très difficile à répondre… Le bagad est aujourd’hui capable de presque tout
jouer et le répertoire breton est infini.
DN - Tu peux nous expliquer ce que c’est que l’accord ouvert ?
G LB - L’accord ouvert est en réalité une option qui consiste à remplacer l’accord dit
‘standard’ (le temps d’un morceau ou, comme dans mon cas, de manière définitive) en
accordant la guitare à vide de manière différente. L’accordage standard est en partant
de la corde grave: mi/la/ré/sol/si/mi; L’accord ouvert que j’utilise (DADGAD) est :
ré/la/ré/sol/la/ré. J’ai adopté cette manière de jouer en 1979, constatant que ‘l’effet
bourdon’ était plus indiqué pour accompagner la musique bretonne, qui est plutôt
‘modale’.
DN - Comment est–il né ?
G LB - Sur la guitare, l’accord ouvert est né du blues (il y a une multitude de façons de
ré-accorder la guitare) avec la technique dite du ‘bottle neck’ les vieux bluesmen
chantaient en s’accompagnant de cette manière. Dans les années 70 l’accord ouvert
(DADGAD) a été repris par des guitaristes irlandais comme Micheal Ô Domhnaill (Bothy
Band) ou Pierre Bensusan en France.
En Bretagne nous étions deux (Soïg Sibéril et moi) à adopter cette technique au même
moment, depuis cette ‘option’ est devenue une sorte de ‘standard’ en Bretagne, sachant
qu’il n’y a aucune exclusivité là–dedans et que l’accord standard reste tout à fait
possible.
DN - Tes projets d’avenir pour l’année qui vient tournent autour de la musique
bretonne ?
G LB - Mes projets sont multiples. SKOLVAN continue son petit bonhomme de chemin,
nous avons sorti le ‘LIVE IN ITALIA’ en 2004 et allons tranquillement nous acheminer
vers un nouveau répertoire avec des festoù–noz et de nombreuses tournées à l’étranger
(version concert).
EMPREINTES a été donné en concert au mois de janvier 2005 pour la 3e fois, l’équipe
est composée de : Marthe Vassallo/ Jean–Michel Veillon/ Bernard Le Dréau/ Ronan
Pellen/ Erwan Volant/ Ludovic Mesnil. L’ensemble a énormément gagné en maturité et
je travaille actuellement sur un nouveau répertoire de compositions avec une résidence
à la clé en début d’année prochaine et, j’espère, un nouveau CD courant 2006.
En musique de groupe, je citerais enfin LES VOIX DE LA TERRE (Karen Matheson/ Karan
Casey/ Marthe Vassallo/ Julie Murphy + 9 musiciens) avec qui nous serons à nouveau
au Festival de Cornouaille le dimanche 17 juillet. C’est par ailleurs un concept que je
souhaite développer à l’avenir.
Concernant les petites formules, je continue le travail avec le TRIO DIZANO : Guitare,
Accordéon, Clarinette (avec Loig Troel & Franck Fagon). J’ai repris ma collaboration en
duo avec Jean–Michel Veillon (DUO VEILLON / LE BIGOT) pour l’instant en fest–noz.
D’autre part, je travaille pour la première fois en duo avec Soïg Sibéril, sur le concept de
la ‘Guitare Celtique’.
Le premier concert du DUO SIBERIL / LE BIGOT a eu lieu à Carhaix le 03 juin dernier,
cette expérience était importante car nous nous côtoyons depuis très longtemps et
avons été les deux guitaristes à introduire l’accord ouvert en Bretagne, c’était donc la
rencontre, pour la première fois.
Enfin je serai en tournée du 22 juillet au 06 août avec le DUO O’CONNOR/ LE BIGOT,
Gerry O’Connor est le fameux violoniste irlandais qui fait actuellement un tabac en
Irlande avec son disque solo ‘Journeyman’ c’est par ailleurs un ami de longue date avec
qui j’ai joué au sein du groupe irlandais ‘La Lugh’ et tourné en Bretagne avec le groupe
Etna Trio.
En projet : « Des
festoù–noz et de
nombreuses
tournées à
l’étranger. »
DN - Ton mot de la fin
G LB - On ne s’ennuie pas en Bretagne !
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