Publié le 21.11.2005 dans "Entretien avec ..."
Bruno Le Rouzic : Joueur de cornemuse

Divroet New(e)z - tu joues de la cornemuse depuis combien d’années ?
Bruno Le Rouzic - Je n’ai jamais vraiment compté. Ça fait… à peuprès 35 ans. Mais pourquoi de la cornemuse ? … Bien avant decommencer à sonner, je faisais déjà partie d’un cercle celtique, je
chantais en fest-noz avec des copains, … Je pense que c’est la puissance de ce son qui m’a attiré, sa puissance et puis sa majesté esthétique. Et puis… il faudrait peut-être que je m’allonge un jour sur un divan pour parler de ce désir d’affirmation auquel je me suis
heurté à cette époque… Hum !
DN - Et au sein du bagad Bleimor (dont tu as dirigé le pupitre cornemuses pendant un temps, si je ne me trompe) ?
BLR - J’ai appris à jouer au Bagad Bleimor au début de la renommée d’Alan Stivell vers les années 70. J’y suis resté juste assez longtemps pour prendre la suite à la tête du pupitre cornemuse quand Hervé Renault, le successeur de Alan Stivell, est parti… avant d’entreprendre mon service militaire à Lann Bihoué. Après quoi j’ai réintégré la tête du pupitre cornemuses de Bleimor
pour 2 ans, pendant que Youenn Sicard dirigeait le bagad. C’est à peu près à ce moment, riche de l’enseignement de Lann Bihoué, que j’ai commencé à m’intéresser de très près à la musique de couple qui me plaisait énormément, de plus j’avais une fringale de sonner et l’envie de faire des tas de choses différentes.
Jouer en bagad, au rythme de 40 personnes, ne me permettait pas d’assouvir cette fringale donc je suis parti. Mais j’en garde un excellent souvenir. Il faut dire qu’au niveau de la musique traditionnelle, Bleimor était un vrai plaisir.
Je croise toujours les personnes qui en ont fait partie avec la même amitié au coeur.
DN - Tu as déjà travaillé avec I Muvrini, Manau, Roch Voisine, Excalibur, Catherine Lara, … Comment adapte-t-on une cornemuse en si bémol dans un univers et un registre musical si riche ?
BLR - Ce n’est pas facile, n’est-ce pas ? (sourire) … c’est pour ça que j’ai fait fabriquer une cornemuse spéciale en « Do », puis une cornemuse en « La » sur laquelle j’ai fait fixer des clefs de clarinettes pour avoir des demi-tons. C’est Georges Bothua qui a réalisé pour moi ce travail de folie ! Je joue également des whistles, tin et low. Ceci pour rejoindre différentes tonalités parce que le si bémol, c’est finalement très peu utilisé sur scène. Alors on s’adapte ! On innove,
même, quelquefois…

DN - Voudrais-tu nous raconter un de tes meilleurs souvenirs de scène ? C’était avec qui ?
BLR - En fait j’en ai plusieurs : Un de mes meilleurs souvenirs de scène c’est une tournée fabuleuse avec Gildas Arzel puisque d’une richesse humaine rarissime, un grand souvenir. Jean-Jacques Goldman (qui est fan de ce que fait Gildas) avait rejoint l’équipe comme
guitariste choriste le temps de la tournée. Gildas Arzel est un guitariste ainsi qu’un chanteur très talentueux, qui fait des choses très belles et compose des chansons pour d’autres. Au regard de la qualité musicale exceptionnelle, cette tournée n’a pas eu le succès qu’elle aurait mérité de rencontrer. L’esprit était simple, nous étions 6 sur scène, le concept était de jouer tous les morceaux ensemble ! Comme Gildas attache énormément d’importance aux choeurs, c’est comme ça que, de fil en aiguille, je me suis vu élevé au rôle de choriste sur tous les morceaux où je ne jouais ni de la cornemuse ni du whistle. Un grand moment !
Mais je suis retourné depuis avec Royal de Luxe. Et cela m’a rappelé tant de choses !
Une émotion à fleur de peau, une poésie qui flottaient dans les airs… ah ! Les spectacles du Royal de Luxe sont devenus petit à petit des moments de plus en plus intenses, que je n’ai jamais trouvés qu’avec eux. Autant de douceur, de poésie mises en scène avec vérité, humour, amour et d’un gigantisme ! Les spectacles d’I Muvrini, à l’époque où ils avaient principalement du succès en Corse sont un excellent souvenir car ces concerts se faisaient toujours en plein air dans des sites d’une beauté unique. D’ailleurs j’avais tellement associé le spectacle avec son cadre que j’en avais même acquis la conviction que si leur spectacle quittait l’île, il en perdrait sa
magie.
Faire le Zénith, toujours comble, et entendre tout ce monde chanter. Ça aussi, c’est grisant.
Certains chanteurs sont tellement agréables que se retrouver chaque soir sur scène en leur compagnie avec chaque soir autant de connivence, de plaisir et de renouvellement est aussi très fort.
Et puis il y a la magie de certains lieux et de leur population. J’ai parlé des concerts d’I Muvrini, j’aurais pu tout aussi bien mentionné un concert solo, un jour, en Islande, un 21 juin, 0 heure, pour célébrer le solstice d’été sous un paysage exceptionnel !

Tout comme ce concert dans le Sahara avec Steve Shehan, grand (immense serais-je tenté de dire) percussionniste, avec les Touaregs de Djanet qui n’avaient jamais vu ni entendu une cornemuse de leur vie, et la foule qui se déchaîne en un grondement d’applaudissements…
Les souvenirs sont innombrables… Ce sont tous mes meilleurs souvenirs.
Simplement car je n’ai jamais été deux fois au même endroit à faire la même chose. Alors comment comparer ?…
DN - Si l’on suit ton parcours, on peut dire qu’aujourd’hui tu es aussi à l’aise en musique de bagad, hip-hop, que variété, zouk ou d’autres styles encore… qu’apprécies-tu le plus dans ces mélanges de culture ?
BLR - Eh bien, pour tout dire, ce n’est pas toujours évident d’être à l’aise. Il faut bosser énormément pour rentrer dans le style… un style tellement incomparable à ce qu’on faisait la veille qu’on garde toujours la peur au ventre d’être à côté de la plaque. Enfin, je dis ça, mais en même temps, ça s’est toujours bien passé ! (sourire)…
Mais je me souviens avoir toujours été comme ça. Même lorsque, en tant que débutant, je faisais mes gammes sur le practice, l’année ou sortait “ The dark side of the moon ” des Pink Floyd avec le fameux “ Money ”, dès que j’avais fini une série d’exercices, j’écoutais avec délectation ce disque superbe (enfin, je le fais encore aujourd’hui, après tant d’années). Et jouer avec mon instrument sur des musiques comme celles-là m’a toujours fait envie et paru normal. Pour les différences de genre, c’est une évolution de la vie courante, qui est des plus logiques.
La difficulté aujourd’hui réside plutôt dans l’adaptation de son instrument à des musiques qui semblent si éloignées. Cela demande beaucoup de réflexion. Comprendre l’esprit de la musique bien sûr, avec ses rythmes et ses accents… Mais aussi, y intégrer son propre son de cornemuse ou de flûte, sans heurt et sans échec ! … Des petits aux grands concerts, imaginer comment combiner ces différences est mon grand plaisir !
DN - à Ton avis, il faut y chercher une nouvelle aire pour la musique traditionnelle ?
BLR - Aujourd’hui le monde de la musique est en profonde mutation, qu’elle soit traditionnelle, rock ou underground, etc. Rien ne se fait ni n’évolue tout seul, car toutes les musiques font partie d’un même ensemble. La musique traditionnelle n’échappe pas à cette règle. Et comme en ce moment, la musique va mal, en toute logique, cela touche également la musique traditionnelle.
L’avenir ? Aucune idée ! Attendons que les cycles s’enchaînent pour permettre l’évaluation d’une véritable évolution. Et en attendant, il faut continuer de la jouer, la transmettre, la faire vivre activement pour qu’elle se maintienne dans la “ tradition ” justement…

DN - Dans tes rêves de musicien les plus fous, on te retrouve où ?
BLR - Peut-être bien dans cette école, BIG (Bagpipe Italian Group), que j’ai créée en Italie qui me rend très fier et très heureux…
J’ai débuté sa mise en place en 1987 après l’obtention de mon CA. Je me suis déplacé,
battu pendant des années pour faire étudier mes élèves italiens, leur faire créer leur propre institution, se gérer et ne plus avoir besoin de moi. Un de mes élèves a même gagné un concours de piobaireachd à Edinburgh en mars 2003 devant 24 Écossais.
Pour un Italien c‘est une grande première, et c’est une révolution là-bas. J’ai voulu à un moment donné, penser à des histoires de folie, de faire un projet international de 400 sonneurs de cornemuse sur des ponts à Montréal et ralliant des écoles de commerce, j’avais fait tout un projet comme ça. On a commencé à mettre ça en place, mais ça n’a pas abouti. C’était sympa à rêver et surtout à travailler ! Pour dire vrai, des délires comme ça, j’en ai eu plus d’un !
DN - Tu dirais qu’on peut tout jouer avec une cornemuse aujourd’hui ?
BLR – Ça ne dépend pas de l’instrument mais de l’esprit du musicien, mais oui ! J’aurais tendance à dire qu’on peut faire ce qu’on veut. Pas besoin de 18 000 notes ! Quelques unes suffisent déjà pour être expressif. Il peut y avoir certaines fois des choses tellement précises qu’elles ne rentrent pas dans le cadre, mais de façon générale, on pourra faire ce qu’on veut dans le sens ou c’est l’esprit qui prime d’abord, avant l’instrument.

DN - Alors à ton avis, on peut s’attendre à ce que la musique bretonne se transforme considérablement au contact d’autres influences musicales ?
BLR - C’est évident oui ! Elle l’a déjà fait dans le passé, à des époques où les frontières étaient plus difficiles à franchir et que les distances semblaient plus longues.
Le propre d’une musique traditionnelle c’est son essence, sa fonctionnalité et sa transmission. Au travers de ces bases, l’évolution est continuelle. Il y a beaucoup d’influences autour de nous, les mélanges ethniques n’ont jamais été aussi importants, et donc, à mon avis, elle n’échappera sans doute pas à la mondialisation.
Ça correspond aussi à la tendance de beaucoup de sonneurs dont les envies ne sont plus exclusives mais s’orientent vers des influences diverses. Moi, pas plus qu’un autre, n’échappe à cette règle. Quand je rentre en Bretagne, c’est du traditionnel que j’ai envie de faire ! J’appelle mon ancien compère Alan Huitol, et on se remet à jouer des journées entières.
DN - Tu voudrais nous en dire plus sur tes projets pour l’année qui vient ?
BLR - J’ai envie de faire plein de choses et j’ai toujours eu cette chance inouïe de pouvoir choisir, même si aujourd’hui, il y a beaucoup moins de travail en musique qu’il y a quelques années.
Alors on va dire, que dans l’immédiat, il y a Royal de Luxe puisque cela continue dans plusieurs villes d’Europe. On ne connaît pas encore toutes les dates mais c’est un grand plaisir que d’y participer. Royal de Luxe est une troupe de théâtre de rue très populaire. Le spectacle attire des centaines de milliers de personnes.
Et ensuite, je souhaiterais continuer à jouer avec un trio que j’ai créé. Enfin… ce n’est plus tout à fait un trio puisqu’à présent, nous sommes 4 (tous d’excellents amis autant que d’excellents musiciens). Ce trio est formé de Diabolo, grand harmoniciste qui a accompagné nombre de chanteurs et musiciens (dont Higelin pendant 6 ans), Didier Ithursarry, accordéoniste chromatique de l’Orchestre National de Jazz, Jean-Pierre Alarcen, figure mythique de la guitare (F. Béranger, Renaud, P. Gabriel, etc.) et moi. Nous gérons tout ensemble, et en particulier un
matériel de qualité, nécessaire pour pouvoir faire des enregistrements.

DN - Un petit mot sur ton école d’Italie ?
BLR - Effectivement, j’ai monté une école de cornemuse à Florence, il est vrai que c’est assez exceptionnel, dans le sens premier du terme. Comme tout enseignant qui se respecte, le but était qu’ils puissent se passer de mon enseignement le plus vite possible.
La notion d’autonomie, n’est malheureusement pas seulement dépendante de soi, de son âge et sa propre évolution, mais est aussi fortement influencée par son environnement. Maintenant ils peuvent très bien se passer de moi et je me suis mis volontairement beaucoup en
retrait pour cela.
Ce qui ne veut pas dire que je n’y retourne pas de temps en temps, mais plus de manière “rituelle”. Je souhaite les laisser aller de l’avant et je viens juste observer et éventuellement intervenir en cas d’erreurs trop importantes (vous connaissez la devise : sans erreur, pas de
progrès !).
Chaque fois que je retourne sur Florence, c’est une grande fête ! J’ai également récemment “monté” une “antenne” à cette école dans le Piémont, sur Ivrea (Nord de l’Italie avec le Val d’Aoste). Aujourd’hui, je m’occupe de la formation là-bas et ça commence à devenir assez sérieux.
Comment j’ai eu cette idée ? Ça m’est venu comme ça. On m’avait invité en Italie pour un concert soliste et pour diriger un stage. Là-bas, j’ai trouvé des gens intéressants, qui travaillaient surtout seuls et qui avaient fait l’effort d’aller en Écosse acheter un bon instrument. Je les ai trouvés tellement sympas que j’y suis retourné me balader et surtout je leur ai amené des cassettes, des feuilles de partition, des conseils, des idées,… de fil en aiguille, on m’a demandé de devenir leur formateur, ce que j’ai accepté. Cette école en est le fruit, elle a été fondée en 1987. Elle a maintenant été reprise par mon élève, Alberto Massi. Ça marche
très bien, ils sont désormais une trentaine d’élèves.
DN - Ton mot de la fin.
BLR - Le plaisir ! à mon avis le mot le plus approprié pour exprimer ce que j’ai fait, ce que je ressens et ce que je compte bien continuer à faire encore longtemps.
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