Publié le 13.01.2006 dans "Entretien avec ..."
Ronan Sicard: joueur de caisse claire
Divroet new(e)z : depuis combien de temps joues-tu de la caisse claire écossaise ?
Ronan Sicard : je crois que j’ai commencé en 1971, au Bagad Kemper.
Mich Nodé, Erwan Ropars et Raymond Plouz nous dirigeaient de main de maîtres, c’étaient de super techniciens et de grands meneurs d’équipe.
Sur le plan de la batterie, je n’en garde que de très bons souvenirs, ça marchait très bien, on avait un bon niveau. Je dois beaucoup de choses à Kemper. Ce que je regrette, par contre, de cette époque là, c’est qu’il y avait dans les bagadoù, un esprit de clocher qui ne me plaisait pas trop. J’ai eu envie de sortir de ce système.
DN : tu as fait alors le choix de Douarnenez ?
Ronan Sicard : Douarnenez en 1974 m’intéressait beaucoup parce que le groupe était en pleine ascension, en deuxième catégorie, donc n’avait pas d’image à cultiver et n’entrait pas dans les combats idéologiques. Ce que recherchait la batterie de Douarnenez, sous la direction de Dom Molard, c’était la démarche instrumentale. On voulait faire de la caisse claire dans sa conception la plus pure, c’est à dire celle qui provient du pipe-band et qui peut merveilleusement bien s’adapter au Bagad. On jouait à 4 caisses claires, 2 toms et une basse. On était les seuls à jouer sur des tambours Premier, ça nous donnait un son un peu plus grave mais très plein, très timbré et surtout très puissant. On faisait une musique technique mais très épurée.
Les cornemuses et les bombardes cultivaient la même démarche, elles étaient dirigées par Patrick Molard et Patrick Sicard.
Il y avait quelque chose d’explosif dans la rencontre entre les jeunes Douarnenistes, plutôt branchés culture bretonne dans tout ce que cela représente de festif et de spontané, et les frères Molard qui venaient d’une autre musique mais possédaient une énorme maîtrise instrumentale. La mayonnaise a pris très vite, malheureusement elle est retombée aussi vite…
DN : tes premiers contacts avec le pipe-band ?
Ronan Sicard : en 74, la pratique du pipe-band était presque maudite par certaines personnes en Bretagne. Dom était à peu près le seul batteur à savoir ce que c’était réellement. Il avait une culture écossaise déjà riche car il avait dirigé An Here et avait joué en Écosse et au Canada.
En travaillant avec lui, j’ai découvert les bases de la musique écossaise. On passait notre temps à écouter des disques de pipe-band pour retranscrire les partitions, on croyait qu’on pouvait accéder à la technique en faisant cela mais on ne se rendait pas compte qu’on passait complètement à côté du style.
Plus tard on a eu la chance de travailler pendant une semaine, à Batz sur mer, avec Georges Crawford, ancien leader de Shotts et ancien prof d’Alex et de Tom Brown… Une semaine, à 4 batteurs motivés, sur une seule suite MSR… on avait l’impression d’être sur un nuage…
Et le style qu’il nous a fait découvrir ces jours là, maintenant on l’a en nous.
Quand j’ai rencontré Tom Brown en 1990 et quand on a été en Écosse avec Cap Caval en 1996, je me suis rendu compte que la technique avait beaucoup évolué mais que la base de la musique était toujours la même. C’est cette base là qu’il faut avoir comprise avant toute autre chose.
DN : penn de Douarnenez actuellement, doit-on voir en ce retour une envie d’aller plus loin avec un bagad que tu as particulièrement aimé ?
Ronan Sicard : je ne suis pas attaché aux images et je ne souhaite pas que le Douarnenez actuel fasse les mêmes erreurs que le Douarnenez de 75. J’ai joué dans plusieurs groupes. Ce qui m’intéresse, c’est les gens et leur démarche.
Quand je suis venu à Sant-Marc en 81 c’est parce que la démarche de la batterie était celle qui me correspondait le mieux. Ça m’a permit de travailler avec Alain Riou et de découvrir la magie de ce bonhomme. Quimper en 72, Douarnenez en 74, Sant-Marc en 81, Cap Caval en 93 et de nouveau Douarnenez en 96, c’est la même démarche.
Même si les musiques et les gens sont différents, il y a, à la base, une démarche de qualité et de pureté commune.
La création de Douarnenez, en 96, est venue, comme très souvent, d’une discussion de bistrot. J’habite Douarnenez depuis 1985. J’y ai rencontré des gens extrêmement dynamiques, prêts à tout pour la culture. En 96, à Douarnenez, il y avait plein de jeunes de 7 ou 8 ans et il n’y avait pas de bagad. On a discuté, on m’a demandé de monter un projet. Devant l’étendue du boulot que ça représente, j’ai commencé par dire non, je n’avais sans doute pas bu assez… après j’ai dit oui !
J’ai donc mis en place la structure et les cours et j’ai cherché à ce que tout se déroule dans la continuité et la logique de ce que j’avais essayé de mettre en place sans trop de succès en 90 à Sant-Marc et qui s’était mieux passé en 93 à Cap Caval.
Je voulais que ce soit la même démarche, donc Douarnenez s’est placé sous la compétence de gens comme Hervé Le Floch, Alexis Meunier, Patrick et Gurvan Sicard ou Damien Mallardé qui bossent tous dans le même sens.
Aujourd’hui Douarnenez n’est qu’un petit bagad, mais la démarche est là et les jeunes en sont déjà imprégnés. C’est cela le plus important pour moi, car l’avenir c’est eux.
DN : ton meilleur souvenir de l’année passée, c’était où ? quoi ? avec qui ?
Ronan Sicard : je n’ai que des bons souvenirs, j’efface les mauvais !
J’ai vécu un très grand moment à Glasgow, cet été, quand Cap Caval a terminé 3e en grade 2… ça m’a ramené 8 ans avant, quand j’ai commencé à mettre en place avec Gus, Kenan, Dalila, Nat, Angie et les autres, les bases de tout ce travail qu’ils ont fait depuis…
La finale du championnat des batteurs solistes à Pontivy m’a également laissé quelques bons souvenirs. J’avais 2 élèves en finale, ce qui est déjà une satisfaction…
Gus a terminé deuxième en open et Iona a gagné les moins de 14…
Grosse émotion !
DN : tu es régulièrement sollicité pour être juge batterie pour les concours, c’est un hasard de circonstances, une envie de passer derrière la barrière, une envie de faire progresser autrement ?
Ronan Sicard : hasard, peut-être… envie de passer de l’autre côté, surtout pas. et envie de faire progresser, encore moins.
Je n’aime pas l’idée selon laquelle le juge se situe d’un côté et le concurrent de l’autre. La barrière entre eux deux devient alors une barrière morale, une barrière qui sépare le vrai du le faux, ou le bien du mal. Laissons cela aux procureurs, aux profs et aux curés!
Notre système n’a rien à voir avec cela et le mot “juge” est très mal choisi. Nous évoluons dans un système associatif et nos concours ne sont que des évaluations de prestations à un moment donné. De plus, dans notre petit monde, les musiciens qui se présentent devant les juges sont très souvent plus forts que les juges eux-mêmes.
Un évaluateur doit synthétiser les prestations des groupes afin de comparer les groupes entre eux. Sauf cas exceptionnel, il ne doit pas dire qu’un groupe est dans le vrai et un autre dans le faux.
Le résultat de ce type de jugement, c’est forcément l’incompréhension !
DN : un truc, un rituel avant de monter sur scène ?
Ronan Sicard : depuis que je travaille avec des jeunes, mon seul but est de les amener à se dépasser, peu m’importe leur niveau, ce qui compte pour moi, c’est leur engagement. En général donc, avant un concours, j’essaye de faire prendre à toute l’équipe un air “très méchant”, sans doute destiné à faire trembler l’adversaire et donc à rassurer les plus timides chez nous, je regarde tout le monde et je dit quelque chose qui peut ressembler à : “Pas de complexe, faut rentrer dedans”. Jusqu’à présent, ça nous a pas mal réussi…
DN : un truc qui t’énerve sur ton instrument ?
Ronan Sicard : un tambour n’est pas une cornemuse, ce n’est rien d’autre qu’un objet métallique sans personnalité ; s’il est mal réglé, ce n’est pas de sa faute mais de la mienne.
DN : aujourd’hui on le voit de plus en plus, on manque partout cruellement de batteurs. Alors, la caisse claire, c’est impopulaire ?
Ronan Sicard : je ne pense pas que la caisse claire soit impopulaire. Je pense qu’elle est encore mal connue, mal exploitée et qu’elle a de beaux jours devant elle, à condition que l’on se donne les moyens de s’interroger sur la situation actuelle.
Dans le Finistère, on a de grandes batteries comme Quimper, Quimperlé, Briec ou Cap Caval, qui véhiculent depuis des années une image très positive de la caisse claire écossaise, tant en bagad qu’en pipe-band. De plus, des permanents qui souvent proviennent de ces bagadoù, font un boulot énorme en matière de formation et de réflexion.
C’est vrai que dans d’autres départements la situation n’est pas la même et que l’on voit beaucoup trop de grandes formations comme Lorient actuellement ou Auray il y a une dizaine d’années, qui souffrent de n’avoir pas le soutien d’une batterie plus solide. Il y a malheureusement une logique derrière tout ça.
Ronan SicardQuand on écoute les concours des petites catégories, on constate que dans beaucoup de groupes les arrangements ont pris une importance démesurée, par souci ou souhait d’imiter les premières catégories, mais les moyens techniques restent ceux de la catégorie et… c’est très souvent totalement déplacé.
Dans ce contexte, la recherche de l’objectif musical, ou prétendu comme tel, fait passer au deuxième plan la valorisation et le travail de l’instrument. L’accord, le son des bourdons, le timbre des bombardes ou le jeu des caisses claires ne sont perçus que comme des petits “plus”, alors qu’ils devraient constituer la totalité des fondations sur lesquelles reposera le travail futur !
Tu peux gagner en 5e avec trois caisses claires, une basse et deux copains percussionnistes que tu as été cherché à la MJC de ton quartier ! C’est facile à mettre en place, le travail de groupe ne concerne que les trois caisses claires… C’est beaucoup plus difficile de gagner aujourd’hui avec 6 caisses claires et pas de percussionniste !
Il y a un gros problème de stratégie derrière tout ça. On sait organiser des concours et on essaye depuis quelques temps de retravailler le règlement pour savoir comment refaire les catégories, mais on ne définit nulle part les objectifs de ces catégories ! Or ça devrait être le premier temps de toutes nos réflexions, temps indispensable pour aller plus loin.
Pour moi, les objectifs de la 5e catégorie, sont de faire jouer ensemble des cornemuses, des bombardes et des caisses claires, soutenues par 2 toms et 1 basse, avec un bon ensemble, sur des airs simples permettant de montrer que les éléments de la technique instrumentale de base sont correctement acquis. Il n’y a aucune place pour des cymbales ou des congas dans ces objectifs !
DN : dans tes rêves de musiciens les plus fous, on te retrouve où ?
Ronan Sicard : on pourrait me retrouver dans une fac de “bagadologie sociale”, en train de travailler sur un dossier destiné à montrer les effets positifs de la pratique du bagad sur les personnes !
Pendant des années, quand on évoquait les bagadoù, on parlait de concours, de concerts, de prestations… Aujourd’hui on commence à s’intéresser à l’impact du bagad en terme d’image pour une ville ou une région, avec toutes les implications qui en découlent sur le plan culturel, touristique, relationnel pour des entreprises, etc.
Mais dans tous ces cas, on ne s’intéresse qu’au produit fini c’est-à-dire la prestation, et on occulte complètement les bienfaits de l’exercice du bagad, c’est-à-dire qu’on oublie combien le travail qui permet la prestation a un effet positif sur les personnes qui s’impliquent.
Le bagad est une activité personnelle qui nécessite de travailler sur soi-même et pour soi-même, mais c’est aussi un exercice collectif dans lequel on doit rendre des comptes aux autres. C’est une activité culturelle et on sait combien il est important pour des jeunes de savoir qu’ils ont des racines et qu’ils ne viennent pas de nulle part.
Je suis persuadé qu’il y a beaucoup de choses à explorer dans ce domaine.
Les gens qui bossent dans le sport se sont posés toutes ces questions.
Avant, le but du sport, c’était de “gagner des courses”, puis c’est devenu simplement “participer”. Maintenant on s’appuie sur le sport pour aider à la réinsertion de ceux qui se sont fait décrocher par leurs soucis de boulot, de santé, d’affectif… et ça marche.
Je suis convaincu qu’un jour on montrera que par le bagad, on peut faire de grandes choses.
DN : quels sont tes projets pour les années qui viennent ?
Ronan Sicard : peut-être réfléchir à tout ça…
Il m’arrive souvent de penser que je fais de la “bagadothérapie” quand je donne des cours de batterie à des jeunes en difficulté. Je sais parfaitement qu’ils n’arriveront jamais à jouer en groupe, mais je me rends compte que les cours leur font énormément de bien. À quel endroit se situe la limite entre le travail, le bien-être, le plaisir et le temps perdu ? Je n’ai pas la réponse mais je pense que la question est plus intéressante que la réponse.
DN : ton petit mot de la fin ?
Ronan Sicard : le bagad est le seul endroit du monde où j’ai vu bosser, avec le sourire, à la même table et sur le même projet :
* un chirurgien plein de pognon,
* une étudiante fauchée,
* un jardinier de la ville,
* une gamine de 10 ans,
* un faux Bigouden pauvre,
* un vrai Léonard riche,
* et un ancien flic pas breton, très nul à la bombarde, mais tellement heureux d’être là !
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