La bombarde avec Jorg Botuha

Divroet New(e)z : comment sont choisis les bois ? Est-ce que ce sont des bois historiquement utilisés pour la facture de bombardes et de binioù ou est-ce que vous innovez sur des bois exotiques qui peuvent avoir des propriétés que ne connaissaient pas nécessairement les luthiers de l’époque ?

botuha.jpgJorg Botuha : non, on n’a pas inventé grand chose là-dessus, je crois que les gens ont expérimenté avant nous et se sont quand même aperçu que certains bois avaient des propriétés mécaniques, sonores et de résonances qui étaient compatibles avec ce qu’on attendait d’eux, à savoir faire des instruments de musique. On utilise en grande majorité, selon ce qu’on fabrique, de l’ébène du Mozambique qui est en fait un palissandre. Ce n’est pas un véritable ébène.
L’appellation scientifique est Dalbergia Melanoxylon. C’est un bois qui pousse en forêt entre la Tanzanie et le Mozambique, en Afrique du sud. On utilise aussi du buis, mais ce ne sont pas les essences qu’on travaille le plus couramment parce que c’est un bois très capricieux, on y trouve beaucoup de défauts, il appartient à ces catégories de bois qui sont moins homogènes au niveau de la qualité, avec des noeuds… C’est très dur de trouver du beau buis, il y a beaucoup de perte.
Quand on fait un bel instrument, qu’on arrive à la fin et qu’on s’aperçoit qu’il y a un problème, on perd trois jours de travail et ça se termine le plus souvent à la poubelle. Donc, avec le buis, il faut faire très attention. Il faut le faire sécher très longtemps car
c’est un bois instable, moins stable que l’ébène.
Nous travaillons sur un roulement de 10 à 15 ans pour nos bois suivant les instruments qu’on fabrique, 10 ans pour les bombardes et 15 ans pour les cornemuses au niveau du roulement du séchage. On reçoit nos bois en carrelets, c’est à dire que je fais découper mes bois à cote et dimension souhaitées. Il y a des gens qui font ça très bien, on ne s’embête pas à acheter des grumes et à taper dedans à la scie parce qu’en fait il faut savoir le faire, il y a beaucoup de pertes sinon, donc on fait confiance à nos marchands de bois. Nous sommes relativement importants sur le marché des instruments de musique, nos fournisseurs nous garantissent la marchandise et si on tombe sur des bois qui ne nous conviennent pas ou qui présentent des défauts, nous faisons des réclamations et généralement on a gain de cause.

DN : comment en es-tu arrivé à la facture instrumentale ?

botuha2.jpg JB : des vieux instruments ? J’en ai des boîtes entières ! Je me suis intéressé très tôt à tout ça et chez nous, àla campagne, les gens avaient des instruments fabuleux dans les greniers et donc, les familles de la région d’Auray voyant que je portais de l’intérêt pour tout ça m’en ont envoyé en me disant : voilà ! On te donne ça parce qu’on sait que ce sera conservé.
À l’occasion, il m’arrive de les montrer à mes clients, j’expose également, etc. Et puis bien évidemment, je m’en suis inspiré pour comprendre le principe de ces instruments et puis avec les besoins actuels, les exigences musicales et les ambitions des musiciens du XXIe siècle… Enfin, entre les instruments à 6 trous du XVIIIe siècle et du XIXe et ce qu’on fait maintenant il y a énormément de différences. Cela m’aide.

DN : certains musiciens ont des bombardes à 10 ou 11 clés, c’est de l’expérimentation ?

JB : non ! Ce sont déjà des instruments aboutis. On a fait beaucoup de choses très particulières, des chanters chromatiques, en la, en ut. En ce moment, on a un projet avec Carlos Nuñez pour lui faire des instruments parce qu’il est fortement intéressé par ce qu’on fait. On a beaucoup travaillé sur la cornemuse écossaise, on travaille pas mal avec tous les grands solistes écossais, par exemple, qui jouent sur nos instruments. En fait j’ai fait la même démarche avec les instruments écossais que j’ai eu avec les bombardes. C’est à dire que j’ai essayé de regrouper autour de moi tout ce qu’on avait fait en chanters dans le passé, je les ai étudiés à fond pour comprendre le principe qui est absolument identique aux bonnes bombardes. Il y a un principe de base pour ces instruments-là, on a travaillé dessus, je me suis entouré de gens compétents, de tous les grands solistes de Bretagne, etc.
On a tous travaillé de pair, puis on a mis au point des modèles qui conviennent aux uns et aux autres, avec des particularités sur certains instruments. Après, c’est une question de sensibilité au niveau des diapasons, au niveau des tempéraments des chanters, des timbres, des possibilités qu’on peut faire avec suivant la musique que les gens veulent faire.
Comme en Bretagne on fait pratiquement toutes les tonalités dans tous les diapasons en bombarde, pour nous, faire des chanters dans différentes tonalités, ce n’est pas un problème. On est habitué à jongler avec beaucoup de cotes.


DN : à propos des binioù, nous avons remarqué que certains sont à deux bourdons, quelle en est l’origine particulière ?

JB : c’est une création, c’est un instrument à la quinte ou une chanterelle qu’on met sur l’instrument. Ce n’est pas traditionnel, ça le devient. Ça vient probablement des gens qui ont vu des cornemuses faites comme ça en Europe et compagnie.
Vous savez que le petit binioù c’est un instrument très récent, il a été inventé après la Révolution française. C’est un instrument très curieux par rapport à tout ce qu’on connaît comme cornemuses. Il ressemble plus à la musette de cour dans l’esthétique et dans la brillance du timbre. La seule différence, c’est qu’il joue toujours à l’octave par rapport à l’instrument qu’il accompagne. Pourquoi il a été inventé comme ça ? C’est sans doute dû au tempérament des Bretons qui ont voulu avoir quelque chose de plus tonitruant qu’un instrument à l’unisson avec le hautbois qui l’accompagnait, parce qu’auparavant il y avait un autre instrument
qui l’accompagnait, il y a des gravures et des témoignages écrits nous le prouvent mais c’est un instrument qui devait sans doute s’apparenter à la veuze qu’on retrouvait sur Guérande, mais en Basse-Bretagne je ne connais pas d’instrument ancien de ce type, je n’en ai jamais vu, on n’en a jamais retrouvé pour l’instant.
Par contre des binioù des plus anciens, on en a quelques uns. J’en ai qui ont au moins 150 ans qui sonneraient toujours si on les faisait sonner mais on ne le fait pas. Ce sont des pièces de musées. J’ai aussi des bombardes qui ont près de 150 ans mais on ne joue jamais avec, on en fait des copies.


DN : quels types de peaux sont utilisées pour les binioù ?

JB : [rire] auparavant, ça choque beaucoup de gens, les poches étaient faites en peau de chien. Parce que le chien ne sue pas et quand on tanne sa peau elle est naturellement hermétique, donc ils n’étaient pas obligés de la charger en produits étanchéifiants. Maintenant, elles sont faites en peau de vache. On a des cuirs merveilleux, bien plus chouettes que ce qu’il y avait avant. Et puis nous avons des produits spéciaux pour les étanchéifier.

DN : que faut-il faire pour l’entretien d’un binioù ou d’une bombarde ? Quelle est la cadence ?

JB : il faut régulièrement passer de l’huile mais il ne faut pas exagérer non plus. Le binioù s’entretient comme une cornemuse avec un produit spécifique quoique maintenant les poches sont synthétiques (pour la cornemuse), l’intérieur est en goretex même pour les petits binioù, ça commence à venir, on en voit quelques uns. Pour tout ce qui est bois, vous pouvez nettoyer à l’eau savonneuse et passer de l’huile d’amande douce mélangée avec de l’essence de térébenthine à raison de 50 % de chaque. Il faut que ce soit de l’huile végétale en tout cas. Pour les clés, il faut utiliser des chiffons ou des gants argent qui sont utilisés en horlogerie tout simplement. Chez nous, elles sont argentées.


DN : il y a encore beaucoup de demandes de bombarde dans les gammes non tempérées ?

JB : on est encore quelques irréductibles à le faire mais je mets en garde les gens là-dessus. Le non tempéré, c’est bien si on possède la tradition de ces instruments. Si on ne la possède pas, ça jure parce que les gens n’ont pas la ponctuation, l’accent de cette musique, ça fait mièvre tout de suite. Il faut très précisément avoir du coffre derrière si on veut jouer du non tempéré, il faut être un peu sauvage. On ne pourra pas jouer de gamme non tempérée en bagad par exemple parce que la cornemuse ne se prête pas du tout au non tempéré. On a essayé Pascal Guingo et moi, c’est abominable. Ça ne passe pas en sonorité. On peut vous faire un chanter en non tempéré, c’est réalisable, mais c’est horrible. Si vous diminuez la seconde, vous mettez la tierce neutre et une quarte augmentée, ça fait tout de suite biniouserie, c’est horrible, horrible ! Autant c’est joli et ça se prête bien en binioù kozh, autant avec la cornemuse la présence des bourdons, le basse qui donne une couleur sonore, une échelle à laquelle on est forcément habitué et quand vous entendez ça ! Ouh là ! Non ça ne va pas le faire, en fait ça choque !

DN : est-ce qu’il y a une utilisation particulière en fonction des bois, par exemple pour jouer de la mélodie en église, etc. ?

botuha3.jpgJB : non ! Le son c’est trois éléments : l’instrument, l’anche et celui qui souffle dedans. Je schématise les choses : vous donnez un manche à balai à un bon musicien, ça fera de la musique, vous donnez un Stradivarius à un gars que ne domine pas la chose, ça ne sera pas de la musique. Un bon instrument est important parce qu’on pousse au maximum les capacités d’un musicien. S’il a un instrument moins bon il arrivera toujours à se débrouiller et arrivera à maquiller les choses, mais pour la musique, c’est avant tout le mec qui joue qui est le plus important, au moins à 50 % de ce qu’on entend, peut-être même plus. En fait, on fabrique surtout le son.

DN : on entend des critiques sur les instruments avec beaucoup de clés, le son serait plus métallique, il serait moins plein !

JB : ce n’est pas vrai ! Si on reste dans le domaine du raisonnable, ça sonne. Il faut quand même savoir que dès l’instant où l’on rajoute des clés en bas on diminue le volume sonore sur le bas à savoir que c’est moins pétant qu’une bombarde à 6 ou 7 trous mais ça reste quand même un instrument qui s’entend.


DN : si un jeune souhaite s’initier à la lutherie, il y a des écoles ?

JB : pas vraiment. Il faut trouver un luthier prêt à former mais ce n’est pas facile. En facture instrumentale, personnellement, je n’ai encore formé personne. J’ai trois employés : deux tourneurs et un clétier, bijoutier de formation, mais j’avoue qu’il y a une partie sensible dans l’entreprise qu’ils ne connaissent pas, comme les alésages des instruments. Je suis le seul à posséder les clés de la boutique. Si Dieu me prête vie encore quelque temps et que j’arrive jusqu’à la retraite sans encombre, si quelqu’un est intéressé, oui, je le formerai.