Publié le 10.10.2007 dans "Entretien avec ..."
Hamish Moore, facteur de cornemuses
En visite dans le Sud de la France
DN : Hamish, pourquoi es-tu ici dans le Sud de la France en plein mois de décembre ?
HM : eh bien, c’est parce que c’est ici que je trouve le meilleur roseau pour faire mes anches, dans le Sud de la France et en particulier dans la région de St-Tropez. Je viens en principe tous les ans. J’entretiens de très bonnes relations avec un cultivateur de roseau (qui est aussi fabricant d’anches) et il me fournit exactement ce dont j’ai besoin pour ancher mes cornemuses.
Je suis aussi ici pour profiter du bon vin, de l’excellente nourriture…. (sourire)
DN : quel genre d’instruments fabriques-tu ?
HM : je fabrique des cornemuses écossaises de toutes sortes. Cela fait 20 ans maintenant. A mes débuts, en 1986, j’ai commencé par faire des “small-pipes”. Depuis, j’ai accru la fabrication qui inclut maintenant les “reel-pipes” et “border-pipes”.
Je fais aussi quelques grandes cornemuses des Highlands de fabrication moderne ou des copies d’un modèle datant de 1785 qui est actuellement au musée d’Inverness.
DN : comment as-tu commencé la fabrication de ces instruments ?
HM : j’ai toujours rêvé de faire un métier artistique et, dans un sens, j’ai toujours eu l’ambition de fabriquer des instruments. La meilleure façon de faire ce qui me tenait tant à coeur était bien sûr d’essayer de vivre de ma passion en fabricant des instruments et en les vendant. J’ai arrêté mon métier de vétérinaire en 1986 et j’ai commencé la facture des cornemuses.
DN : es-tu parti de vieux modèles ou as-tu travaillé à partir de plans ?
HM : en fait les deux. Pour les “small-pipes” ça a été une expérience très intéressante. J’ai puisé mon inspiration lors de mes visites en Irlande où je travaillais comme vétérinaire. Je suis tombé par hasard (dans le comté de Clare) sur les “uillean pipes” et la façon dont ils étaient utilisés, en sessions dans les pubs avec d’autres instruments comme le violon, la flûte, etc.
Lorsque je suis rentré en Écosse, en parlant avec mon voisin (j’habitais les Highlands à l’époque), je lui ai dit qu’il devait bien rester quelque part en Écosse de ces cornemuses à soufflet. Il rentra chez lui ce soir là et quand je me levai le matin suivant, un vieux modèle de cornemuse à soufflet était posé sur la table de ma cuisine. Hugh Cheap du National museum of Scotland qui est expert en cornemuses l’a identifiée comme datant du début 19e. Alors j’ai utilisé le soufflet, la poche et les bourdons, et je les ai copiés. Au fil des années j’ai changé l’aspect extérieur. J’ai ma propre marque de fabrique maintenant.

Au début des années 80, Colin Ross qui est un facteur de cornemuses “Northumbrian” a repéré un important potentiel dans la fabrication de chanters modernes, en utilisant la technologie des anches “Northumrian” combinée avec le doigté de la grande cornemuse écossaise. A l’époque, les “small-pipes” avaient un système de doigté fermé où l’on ne lève qu’un doigt à la fois. Alors bien sûr, si ces instruments devaient être popularisés il fallait les faire fonctionner avec un doigté standard.
Collin et moi avons alors travaillé au développement des chanters, en tonalité de ré d’abord puis en do et en la et finalement en si bémol.
J’ai aussi copié les anches de la cornemuse “Northumbrian” pour les adapter aux miennes. Il est possible de faire maintenant des anches plus plaisantes pour les sonneurs de Highland bagpipe car il y a une grande différence de son entre la cornemuse “Northumbrien” et la grande cornemuse. Je savais que les sonneurs de grande cornemuse voulaient un son plus grand alors j’ai fait des anches plus fortes.
Pour les “border-pipes” j’ai utilisé des plans, les fameux plans “Cox and Bryan” qui datent de 1740 et qui ont été mis à ma disposition par un sonneur néo-zélandais qui en avait une copie et qui m’a demandé de lui en fabriquer un modèle. Et ce sont ces plans que j’utilise depuis. Pour les bourdons j’ai dû remodeler le chanter complètement, à partir de rien.
Pour les “reel-pipes” je me suis inspiré d’une cornemuse Mac Dougall d’Aberfeldy qui se trouve actuellement au musée du “Piping Centre” de Glasgow.
Pour la grande cornemuse en Si bémol j’ai utilisé une cornemuse Henderson, et pour celle en la je me suis inspiré d’un modèle de 1785 qui se trouve dans un musée d’Inverness. Cette cornemuse est magnifique, les bourdons ont une forme tulipe, très simple mais très élégante. J’ai adapté des chanters en la qui sont très demandés pour jouer dans des groupes folks, des orchestres, pour jouer avec des violons etc.
DN : que penses-tu du matériel synthétique ?
HM : je pense que les anches synthétiques ont leurs avantages mais pour être honnête je préfère le son du roseau.
Quand Collin a commencé à fabriquer des “smal-pipes”, il a équipé les bourdons avec des anches plastiques. Il y a beaucoup de gens qui utilisent ce genre de matériel pour faire des cornemuses et je pense que dans certaines circonstances c’est plus facile à ancher, dans un pipe-band de grades inférieurs par exemple il est plus facile d’obtenir un bon son avec des anches et des chanters en plastique.
Pour ma part, ça ne m’intéresse pas. Mon principal intérêt dans la fabrication d’instruments, a tout de suite été de travailler avec du bois. Pour moi l’instrument est vivant, il répond à la température et aux changements d’humidité, il répond au joueur et il se “bonifie” en vieillissant. Pensez-vous que Stradivarius, si le plastique avait existé, aurait fait des violons en plastique ? Je ne pense pas.
DN : peux-tu nous parler des perces coniques et des perces cylindriques ? Y a-t-il une différence de perce entre un small-pipe, un border-pipe et la grande cornemuse ?
HM : oui c’est assez simple. Tous les small-pipes ont une perce cylindrique et les border-pipes, reel-pipes et grandes cornemuses ont des perces coniques. Le son du small-pipe est très doux, chaud et riche alors que celui des autres cornemuses à perces coniques est plus puissant. Il y a aussi une différence d’octave.
Sur un small-pipe à perce cylindrique le chanter a à peu près la même taille qu’un chanter de grande cornemuse ou un border-pipe dans la même tonalité. En revanche, le chanter du border-pipe ou de la grande cornemuse jouera un octave au dessus celui du small-pipe. Ceci est déterminé par la différence physique des deux perces.
Les chanters coniques sont très difficiles à fabriquer car premièrement il faut être en possession d’alésoirs coniques, mais aussi parce qu’il est plus compliqué de fabriquer des anches pour des chanters à perce cylindrique et surtout les faire sonner correctement.
Ça a donc été un vrai “challenge” de perfectionner les “border-pipes” : les plans des bourdons étaient bons mais pour le chanter je n’avais aucune dimension. Je suis vraiment parti de rien et j’ai tout développé à partir de rien.
Ça a été très long, laborieux. Je me souviens m’être assis sur un banc pendant 16 heures pour y réfléchir ne sachant pas comment m’en sortir…
Mais quand les choses s’emboîtent et que l’on arrive à ce que l’on veut c’est tout le contraire. On saute de joie, on arrose même ça, car les résultats et les récompenses sont énormes et c’est un instrument tellement magnifique !!!
DN : quelle est la différence entre un “reel-pipe” et un “border-pipe” ?
HM : le “reel-pipe” est une sorte d’équivalent du “border-pipe”. Ils tirent tous deux leur nom des danses des Highlands car c’était des instruments à danser. Avant, la seule danse qui existait était la “Scotch reel” et le reel-pipe prend son nom de cette danse. Callum MacPherson de Laggan, sonneur de grande renommée, a été cité disant : “J’adore le “reel-pipe” car je peux m’asseoir et jouer toute la nuit pour les danseurs sans me désaccorder, et ça demande beaucoup moins d’effort que la grande cornemuse”.
DN : quel type de peau utilises-tu pour tes poches ?
HM : nous avons essayé toutes sortes de cuirs par le passé et nous avons finalement découvert un fait par un certain tanneur, le même cuir qui est utilisé chez BMW et Volvo dans leur voiture haut de gamme. Alors quelquefois, si je monte dans une BMW série 7, je suis très tenté de découper les sièges avec un couteau pour en faire des poches (sourire).
DN : as-tu une tonalité préférée dans laquelle tu préfères jouer ?
HM : la grande cornemuse, reel-pipe et border-pipe sont tous en tonalité de Si bémol ou La.
Mais les small-pipes sont en la, Si bémol Do et Ré, et je pense que ma tonalité préférée est le Do qui je trouve a un son tellement clair et doux. Mais bien sûr ça dépend de mon humeur, quelquefois j’ai besoin de quelque chose de plus brillant….
Allan MacDonald utilise mon small-pipe en Do pour s’accompagner au chant et beaucoup de personnes depuis nous ont commandé des small-pipes en Do pour chanter avec.
DN : quel type de bois utilises-tu ?
HM : nous utilisons plusieurs variétés de bois, tout dépend de la cornemuse que nous allons fabriquer. Nous devons adapter les propriétés du bois avec les fonctions de l’instrument.
Par exemple, le bois noir d’Afrique est très bien pour les instruments à vent, et en particulier les instruments à vent dans lesquels on souffle par la bouche parce qu’ils sont pleins de résine et que ça rejette l’eau. Alors que l’ébène par exemple absorbe l’humidité, alors pour les grandes cornemuses nous utilisons en principe du bois noir africain.
Pour les border-pipes et reel-pipes à soufflet, nous utilisons principalement du buis qui est cultivé en France dans les Pyrénées. C’est mon bois préféré, difficile à travailler car il est sujet très instable (il se courbe) mais nous utilisons un système de micro-ondes et nous le traitons avec de l’huile, et nous arrivons à nous débarrasser de 95 % de cet inconvénient. Je ne pense pas que ce soit par accident que les meilleures flûtes baroques que l’on trouve encore soient en buis.
L’autre bois que nous utilisons pour les border-pipes est l’ébène, mais je n’utiliserai jamais de bois noir africain car il est trop dense. Les instruments ne produiraient pas le son qui nous fait frissonner.
Pour les small-pipes nous utilisons du bois noir d’Afrique pour les tonalités basses comme si bémol et la et pour les tonalités plus aiguës do et ré nous utilisons le buis, l’ébène mais aussi du bois cultivé localement comme le pommier, prunier, et plus récemment un bois que j’aime beaucoup le laburnum qui est un bois magnifique et qui fait une fleur jaune vif au printemps. Par contre, il faut savoir que les fleurs et les graines sont du poison. Ce bois devient marron très foncé, presque noir, quand il est bien mature et il donne un son vraiment super.
DN : combien de cornemuses fais-tu par an et combien de temps cela te prend-il pour en fabriquer une ?
HM : nous n’en faisons pas énormément. Pour moi fabriquer c’est du pur plaisir, faire un instrument que je vais ancher moi-même, accorder, etc.
Nous devons faire environ 40 cornemuses par an. Chaque instrument est fait pour une personne et rien n’est produit en gros. Nous ne faisons pas de publicité, nous savons que les musiciens qui aiment ce son sauront où nous trouver.
Ce n’est pas une question d’argent, c’est d’abord faire un instrument magnifique. Si nous arrivons à vivre en faisant cela et bien tant mieux, c’est notre philosophie. Mon fils Fin a complètement adopté cette philosophie et c’est vraiment très bien. Il travaille avec moi depuis 9 ans maintenant.
Il faut compter environ 3 semaines pour faire un jeu. Nous ne fabriquons que sur commande et nous avons une liste d’attente d’environ une année.
DN : ressens-tu une évolution depuis que tu as commencé à fabriquer tes instruments ? Les musiciens, le matériel, les instruments, les autres facteurs ?

HM : oui, absolument. Je pense qu’il y a eu une renaissance gigantesque. Le niveau dans la fabrication des cornemuses s’est nettement amélioré depuis ces vingt dernières années. Le standard des anches aussi, ainsi que la fabrication des instruments. Il y a un grand nombre de facteurs de cornemuses de bonne qualité un peu partout maintenant. Une quantité de jeunes talents en Écosse qui est vraiment incroyable. Penser qu’il y a seulement vingt cinq ans, lorsque j’ai commencé à jouer, il n’y avait que Rob Wallace, Dougie Pincock, Jimmy Anderson et moi-même, personne n’avait jamais entendu parler d’eux. Aujourd’hui, on peut même passer des diplômes !
Je fais en général deux ou trois conférences par an pour des étudiants et bien sûr je prends toujours mon small-pipe avec moi, eh bien ces dernières années à ma grande surprise la plupart des étudiants assistant à mes conférences avaient non seulement entendu parler de mes instruments mais très souvent en possédaient un eux-mêmes dont ils jouaient allègrement. Une vraie renaissance culturelle.
La cornemuse sous toutes ses formes a été redécouverte mais aussi la culture qui lui était attachée. Les gens jouent de la cornemuse, que se soit de la grande des Highlands, small-pipe, rell-pipe, ça ne change rien. Ça leur donne simplement la liberté de jouer d’une façon, dans un contexte qui n’avait jamais existé avant. Le monde s’est ouvert, les sonneurs s’assoient dans les pubs et jouent avec d’autres instruments, ou dans des groupes, des orchestres. Ce qui a été réintroduit dans la musique c’est l’élément de plaisir lorsqu’on joue plutôt que jouer en compétitions et c’est tellement sain.
DN : as-tu des projets d’avenir ? Un CD peut-être ?
HM : oui, j’ai plein de projets et je n’arrive pas en en mettre la moitié à exécution (sourire). Plus sérieusement, j’ai un CD en cours d’enregistrement “The Piper and the Maker” volume 2. Tu as peut-être entendu parler du volume 1. Le volume 2 a été enregistré en Octobre dernier sur l’île de Cap Breton en Nouvelle Ecosse et ce sont essentiellement des airs de Cap Breton que l’on y entend. J’ai enseigné à beaucoup de jeunes Cap Bretons dans les années 80 et beaucoup d’entre eux jouent sur le CD. C’est merveilleux de les voir devenus de vrais adultes et ce que l’on ressent tout au long du CD, c’est vraiment l’âme, l’essence même de cette région, ce rythme bien à eux qu’ils ont dans leur musique, musique qui n’a jamais perdu le contact avec la danse.
J’aimerai aussi enregistrer un CD d’airs lents avec Mary Campbell qui joue de la viole et du violon. Il y aura aussi du violoncelle et probablement de la flûte.
J’ai aussi un groupe appelé “Na Tri Seudan (prononcé shaytan) qui veut dire les trois trésors en gaélique. Nous relions les trois éléments indissociables qui sont les vieux “stepdancing” d’écosse avec la musique et les chansons gaéliques.
On a fait quelques représentations et les gens ont eu l’air d’aimer.
Voilà quelques-uns de mes projets en cours.
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octobre 11th, 2007 at 4:38
Ya pas le podcast de l’entretient ?
bah alors ??