L’Orchestre Breton

Article écrit par Maurice Duhamel (1884-1940) et publié dans la revue mensuelle musica (octobre 1902 - août 1914), première revue illustrée consacrée à la musique en France.

extrait de la revue Musica n° 129 Juin 1913

C’est une lande d’ajoncs dorés et de bruyères roses, où le granit affleure. Le silence règne.
Tout à coup, un son aigu, perçant, nasal, déchire l’air ; puis une gamme étrangement fausse, fleurie d’ornements imprévus, s’égrène sur une basse ” en bourdon “. C’est le biniou qui prélude. La bombarde se joint à lui, accordée à un quart de ton d’intervalle, - et la dissonance est d’abord un supplice pour l’oreille. Mais le timbre pathétique et prenant de la bombarde s’impose. Au bout d’un instant, on n’entend plus qu’elle. À force de souffle, les deux instrumentistes ont d’ailleurs à peu près accordé leurs instruments. Et l’on est tout surpris, après la cacophonie du début, de ne plus percevoir qu’un chant nostalgique et vibrant, auquel de légères discordances semblent n’être, çà et là, qu’un raffinement de plus, et qui exprime, mieux que tout autre, la poésie intense du paysage.

Ce concert pittoresque et naïf, vous avez pu l’entendre maintes fois, au cours des villégiatures estivales, en Bretagne. L’entendez-vous souvent encore ? Il est permis d’en douter. Dans plus d’un ” pardon “, la clarinette a détrôné le petit hautbois et la cornemuse antique, et nombre de noces veulent, aujourd’hui, danser à l’accordéon. Aussi les ” sonneurs ” se font-ils plus rares. Les luthiers rustiques qui les fournissaient meurent, l’un après l’autre, et ne sont pas remplacés. Il est donc temps de dire ce que sont ce biniou et cette bombarde, avant que le ” progrès ” niveleur ne les ait relégués aux musées des Conservatoires, galerie des instruments anciens.

Le biniou, qui inspira tant de pages aux voyageurs, et fournit si souvent une rime à M. Botrel, n’a guère de breton que son nom, qui veut dire : outil. Soumponiah des Assyriens et des Hébreux, nay ambanah des Perses, tourry des Indous, zouggarah des Arabes, utricularium des Romains, et cornemuse des peuples modernes, on le trouve, dès les temps les plus reculés, chez tous les peuples, et sous toutes les latitudes. Son principe est simple et rappelle un peu, avec une réalisation rudimentaire, celui de l’harmonium et de l’orgue. Le ” sonneur ” gonfle d’air un sac de chèvre suiffée (ar zac’h), au moyen du porte-vent (ar zutel) que ferme une soupape. L’air s’échappe par les orifices de deux tuyaux : le bourdon (ar c’horn-boud), qui fait entendre, en basse continue, une note unique, et le chalumeau (al levriad), tuyau de bois percé de trous, sur lequel l’instrumentiste promène ses doigts.

En bouchant tous les trous du chalumeau, et en relevant les doigts un à un, on obtient une gamme qui rappelle, dans sa première quinte, la gamme par tons des compositeurs modernes. Les notes intermédiaires s’exécutent, soit en n’obturant qu’en partie les trous du chalumeau, soit au moyen du doigté fourchu. Le biniou, de par sa structure même, ne peut répéter plusieurs fois de suite la même note. Les sonneurs tournent la difficulté en introduisant, entre chaque son à répéter, une ou plusieurs petites notes d’agrément. Ces ” broderies ” font partie du style classique du biniou, et le meilleur sonneur est celui qui peut agrémenter des plus copieuses fioritures les airs traditionnels de son pays. Il ne faut donc pas s’étonner que, du biniou, elles aient passé à la bombarde - instrument chanteur de l’orchestre breton - où le mécanisme ne les rendait nullement indispensables.

La bombarde est un petit hautbois, d’une fabrication grossière, analogue à la musette sans clefs, mais muni d’une anche plus forte, qui lui vaut de donner des sons beaucoup plus retentissants, - d’où son nom, probablement.

Adjointe au biniou à une époque relativement récente, la bombarde a bientôt réduit son camarade au rôle d’accompagnateur. Au biniou est départie la tâche de préluder. Sur le premier point d’orgue, la bombarde attaque le thème, que le biniou accompagne autant que le lui permet son échelle incomplète, et qu’il reprend, toutes les fois que se repose la bombarde - dont le jeu exige une dépense de souffle considérable. Et, le morceau terminé, il en marque la fin en laissant se dégonfler son outre sur une note aiguë.

Ce sont de curieuses figures que les ” sonneurs ” bretons. Aucun d’eux, naturellement, ne connaît la musique : tous jouent d’instinct. Et comme je demandais à un joueur de bombarde - particulièrement renommé, dans les montagnes de Cornouailles, par son jeu brillant et orné - comment il avait appris les airs qu’il exécutait, il me répondit :
- Gant sonerien gozoc’h evidoun ! (Avec des sonneurs plus anciens que moi).

L’estime où l’on tenait les sonneurs, en Bretagne, s’atteste par le salaire qu’ils recevaient. Il n’était pas rare que les deux musiciens, logés et nourris par leurs hôtes, touchassent dix écus de trois francs pour jouer durant les trois jours qu dure une noce bretonne. Un métier accessoire les aidait à vivre, durant le carême - où toutes réjouissances s’interrompent - et dans l’intervalle des pardons et des noces.

Ce métier accessoire tend à devenir, à présent, la principale ressource de ces frustres instrumentistes, et c’est leur art qui est maintenant, pour eux, un ” à côté “. Ainsi le veut l’évolution. Aux dérobées, aux passepieds, aux jabadaos d’autrefois, la jeunesse actuelle préfère les polkas et les valses qu’on danse dans les villes ; et elle souhaite les danser au son d’instruments plus modernes. Un jour viendra donc, sans doute, où biniou et bombarde ne seront plus que des souvenirs, et où l’on se montrera curieusement les derniers sonneurs - comme on se montre, au Pays de Galles, les derniers joueurs de la harpe à trois rangs de cordes, aujourd’hui cultivée par une seule famille, après avoir été l’instrument national de la Cambrie.

Maurice DUHAMEL. Chargé du cours de musique celtique à l’École des Hautes Études sociales.