Publié le 22.03.2008 dans "Entretien avec..."
Dan Ar Braz
Divroet New(e)z : dans quelle formation as-tu commencé ?
Dan Ar Braz : j’ai commencé la musique dans des orchestres de bal dans les années 60, il y a 40 ans, dans des groupes locaux avant la rencontre de Stivell.
DN : qu’est ce qui t’as attiré dans la musique traditionnelle ?
DAB : c’est une question à laquelle je ne peux pas répondre en 2 mots, c’est assez complexe. Les Beatles, Bob Dylan et Donovan m’ont amené vers la musique traditionnelle sans que je sache qu’elle existait et que leurs musiques s’en étaient déjà inspiré. Elle m‘a attiré et je l’ai découverte quand j’ai rencontré Alan Stivell. La compréhension des choses c’est à lui que je la doit parce qu’avant de faire sa connaissance, j’aimais les musiques de musiciens écossais, irlandais, gallois, américains d’origine irlandaise ou écossaise mais je ne savais pas que ces musiques là étaient directement inspirées des 80 millions d’Irlandais émigrés en Amérique et qui ont amené avec eux leur musique, leur imaginaire, leur mélancolie.
Tout ce que j’aimais avant de connaître Stivell était déjà intégralement inspiré par la musique traditionnelle y compris celle des Beatles, des Beach Boys, des Bee Gees, y compris un tas de noms de groupes anglo-saxons qui squattaient les hits parades de l’époque et où très souvent il y avait des influences.
Je jouais de la musique depuis 10 ans avant que je me pose la question « c’est quoi la musique traditionnelle », et que je commence à la comprendre et l’appréhender.
En fait le paradoxe dans ma carrière, c’est que je ne fais pas vraiment de la musique traditionnelle. Je suis plutôt un compositeur mais comme les gens des années 60-70 que je citais et qui se sont inspirés de cette musique je m’en suis aussi inspiré sans le savoir. Border of Salt est une mélodie traditionnelle que j’ai arrangé, j’avais envie de le faire. C’était une démarche particulière mais pour le reste ce sont des compositions qui sont, pour quelques unes, peut être devenues traditionnelles mais qui ne le sont pas mais le deviennent par la force des choses.
« ils ont réussi à faire en sorte que la musique traditionnelle arrive jusqu’à nous »
Pour moi c’est le plus bel hommage qui puisse être rendu à une compo c’est qu’elle devienne, un peu comme celles de Michel Tonnerre, des morceaux que les gens entendent, ont du plaisir à retrouver et ne savent plus qui les a écris et ça n’a pas d’importance. Que les gens s’approprient une mélodie, c’est le plus beau compliment, cela veut dire qu’elle fait partie d’un patrimoine affectif. C’est un peu ce qui se passe quand on joue ces morceaux là ensembles avec les bagads. Je n’aurais jamais imaginé un jour qu’ils puissent avoir une telle exposition vis à vis des gens, dans le cœur des gens.
Mais tout ça c’est effectivement cette ambiguïté entre le milieu pop rock des années 60 dont je viens et la rencontre déterminante de Stivell. Il y a eu l’avant et l’après Stivell. Avant je me posais pas mal de questions après je ne m’en suis plus posé aucune. Et depuis, on m’en pose (clin d’œil).
Je ne suis pas un musicien de musique traditionnelle ça c’est clair. Même si j’ai joué des gavottes, des plinns, si j’ai joué avec beaucoup de groupes et avec Stivell. Je ne suis pas, au sens étymologique de terme, un musicien traditionnel, je suis musicien tout court. Mais avec une appréhension, un respect et une certaine, je dis bien simplement une “certaine” connaissance de la musique traditionnelle. Mais je n’irais pas essayer de rivaliser avec des gens qui eux, connaissent cette musique, qui peut être avaient l’impression qu’on leur avait volé cette musique. Je sais que certains traditionalistes sont assez obtus mais peut être est-ce parce qu’ils ont une certaine détermination, qu’ils ont réussi à faire en sorte que la musique traditionnelle arrive jusqu’à nous. Il fut un temps où c’était moins facile que maintenant. Avant Stivell, ceux qui défendaient la musique bretonne devaient ramer parce qu’elle était
rejetée globalement par le peuple. Il y en a qui ont du mérite et on ne peut pas leur en vouloir d’avoir été déterminés pour arriver à faire connaître et faire perdurer cette musique. Quand je vois des couples de sonneurs, je n’aurais jamais la prétention d’aller donner des explications sur la musique traditionnelle. Je laisse ça à des gens qui sont plus compétents que moi, ça ne me pose aucun problème et j’espère qu’ils comprennent bien que je ne m’approprie rien du tout. J’ai simplement été porté un moment par l’Héritage (des Celtes), on a gagné deux fois les victoires de la musique pour la musique traditionnelle. C’est un peu ambigu et bizarre, comme l’eurovision c’était bizarre, mais pour moi c’est extraordinaire même si je n’étais pas forcement le mieux placé pour recevoir cette distinction mais je trouve qu’avec ce qu’on a fait on a touché le cœur des gens sans aller chercher profondément « c’est quoi la musique traditionnelle ». C’était une musique qui était inspirée de cette musique bretonne globalement irlandaise et écossaise, qui a touché les gens, qui leur a plu et qui ont donné leur jugement. Ils ont dit « on vote pour vous », c’est le public qui a jugé ce n’est plus les corporations
DN : quels sont tes maîtres de référence, les gens qui ont eu une influence dans ta musique
DAB : il y en a beaucoup mais pour moi Stivell c’est quelque chose de majeur. Il y en a d’autres, beaucoup d’autres musiciens mais s’il n’y avait pas eu Alan pour la Bretagne et pour moi il est clair qu’on ne serait pas là aujourd’hui. Stivell reste quelque chose d’extraordinaire et de fondamental pour la musique bretonne. Il y en a d’autres, je suis très ouvert musicalement. Je peux passer d’un morceau des CHATS SAUVAGES à MILES DAVIS sans problème !
DN : qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?
DAB : tout ! J’ai plein de musique dans mon I-pod, huit cent morceaux : Des trucs des années 60, Cliff RICHARD et les SHADOWS , Miles Davis, Karen Matheson mais j’écoute surtout des gens comme Pat METHENY et SHAWN COLVIN… Toutes les musiques qui me touchent. J’ai une certaine nostalgie des années 60, certaines musiques qui ont habitées mon adolescence, on ne peut pas les ignorer. J’écoute les Beatles, Donavan, Bob Dylan avec toujours autant de plaisir. Je n’ai aucune frontière, la musique est là, elle existe. Certaines sont attachées à des nostalgies, des choses que j’ai connues, c’est mon histoire. D’autres sont attachées à des histoires de cœur, de famille, à des moments heureux ou malheureux. Elles me touchent parce qu’elles sont remarquables où m’anéantissent.
DN : est-ce toi qui écris tes textes ?
DAB : parfois j’écris quelques textes parce que j’ai besoin de le faire mais je préfère confier ça à d’autres qui sont plus compétents que moi comme c’était le cas avec Clarisse Lavanant, avec Goldman (deux fois). J’ai demandé à Jean-Jacques d’écrire sur des sujets précis et le résultat était à la hauteur de ce que j’espérais. J’écris peu mais il arrive que ça sorte comme ça, c’est au delà d’écrire une chanson, c’est un cri, des mots qui prennent leur place mais globalement la musique vient avant. Avec Clarisse on a écris une chanson ensemble, sur les dons d’organes, que je n’ai pas encore enregistrée.
Je ne me considère pas comme un auteur mais comme un compositeur.
DN : il y a eu Stivell puis l’héritage des Celtes, mais entre les deux qu’est-ce qu’il y a eu ?
DAB : l’exil ! L’exil à l’étranger ! Stivell a mis le feu partout en France, puis fin des années 70 c’est devenu une mode. Tout ce qui est mode est appelé à disparaître. Donc avec Stivell on s’est retrouvé exilés de France, on ne voulait plus de nous. Je considère qu’on a été exilés pendant plus de 10 ans. Cet exil en Allemagne, en Angleterre et en Scandinavie, un peu partout en Europe m’a appris beaucoup de choses. J’ai travaillé avec des groupes anglais, en Espagne, en Italie et ensuite aux États-Unis, c’était une forme d’exil. Il y a eu un trou béant de plus de 10 ans et il y a eu cette histoire incroyable qu’il y a eu dans les années 90 que jamais, jamais, jamais je n’aurais imaginé. Pour moi c’est la relation de la Bretagne avec la France, c’est cette ambiguïté qui à fait le succès de Stivell dans les années 70 et qui a plu en France partout et qu’après on en voulait plus. C’est comme quand il y a eu la musique des Andes quand Simon and Garfunkel ont fait « El condor pasa » tout le monde voulait cette musique et d’un coup ça a disparu. Après il y a eu les musiques Bulgares, les chants Bulgares …
Donc la musique celtique est devenue malgré elle une mode, une mode appelée à disparaître, ça s’est passé fin des années 70, pour moi c’était vraiment une période comme un exil. Mais encore une fois, j’insiste, je n’aurais jamais imaginé ce qui s’est passé avec l’héritage des celtes. Pour moi c’était peut être les années les plus importantes.
En Bretagne il y avait des groupes comme Skolvan, Storvan, Gwerz, il y avait des groupes fantastiques dans les années 80 mais par contre ça n’intéressait pas trop la France. Ça intéressait la Bretagne et des pays étrangers. Il y a eu le premier jet Stivell qui a allumé le feu dans tous les sens du terme, après le feu s’est un peu éteint dans une certaine mesure. Les années 80 ont été une période de repli sur la Bretagne. Les gens qui aiment la musique Bretonne n’ont pas besoin de l’entendre sur TF1 ou France 2. Ceux qui ont envie de l’entendre, qui ont envie de danser n’ont pas attendu que Stivell soit là, ils le faisaient déjà avant et ils le feront après. C’est un public de base qui a toujours aimé cette musique et le soutiennent mais c’est vrai qu’après ces années difficiles il y a eu un renouveau que personne ne pouvait imaginer. Ce renouveau est lui aussi devenu une mode. Alors fin des années 90 on a connu la même chose qu’à la fin des années 70. Maintenant ça se maintient. Il ne faut pas tromper le public, Il faut essayer de proposer quelque chose de nouveau.
DN : quels sont tes projets pour les mois à venir ?
DAB : tout va bien, tout ce qui m’arrive c’est du bonus ! Si la musique s’arrête demain ça m’embêterais mais bon j’ai aussi plein de choses à faire. Je suis très occupé. J’avais envie que ça marche un peu mieux pour moi mais je n’aurais jamais imaginé que ça marche comme ça dans les années 90. Je suis tellement content. Ce soir* je vois ça, il y a plein de monde, les gens écoutent, applaudissent, c’est un vrai bonheur. Si ça, ça peut continuer c’est très bien. Mais si ça ne continu pas eh bien j’irais boire un coup au café au bas de la rue, j’irais chercher mes légumes aux halles à Quimper et voilà. Et peut être que demain il m’arrivera quelque chose de bien aussi ! Je n’ai pas de plan de carrière. Je voudrais faire un album de musique instrumentale, je le ferais mais avec la crise du marché du disque c’est un peu compliqué. En attendant on a remonté l’équipe avec Ellen et faire des concerts avec cette équipe c’est bien. Je suis serein, je ne me prends pas la tête. Tout ce qui viendra en plus ce sera du bonus et si ça ne vient pas il y aura toujours de la musique dans ma vie d’une façon ou d’une autre.
DN : as-tu un gri-gri lorsque tu montes sur scène ?
DAB : non je n’en ai pas ! J’espère ne pas avoir trop peur, de ne pas perdre pied. Certains soirs ça peut être le cas, ce qui n’a pas été le cas ce soir*. Quelque fois je suis désarçonné, j’arrive sur scène, je croyais que ça allait bien se passer et ça va mal pour une raison qui parfois m’échappe. Mais là, ce soir, on était vraiment en pleine forme et je ne voyais pas du tout ce qui aller me désarçonner sauf si le public avait rejeté globalement ce qu’on faisait. Pour beaucoup de gens Dan Ar Braz c’est un peu nébuleux. C’est un nom mais qui englobe un tas de choses. Une fois on m’a dit (c’est rigolo) : vous n’êtes pas le guitariste de Dan Ar Braz ?
DN : le petit mot de la fin
DAB : le petit mot de la fin c’est « continuité ». Continuons, il faut y croire. La musique c’est comme un bonheur, il faut essayer d’avancer. Ça fait du bien aux gens, à moi, aux autres. C’est extraordinaire de pouvoir faire ce que je fais depuis 40 ans avec toujours un public dans une salle. Ça n’a pas de prix.
« Continuons »
Si ma musique peut soulager, qu’est-ce qu’on peut imaginer de plus ! Il faut continuer ça, d’une façon ou d’une autre, sans le faire d’une façon intensive, savoir toujours garder de la distance par rapport aux choses, ne pas se prendre la tête, être simplement là et avoir une certaine cohérence dans les choses qu’on fait, se rendre compte qu’on fait plaisir aux gens, que soit même on a besoin d’avoir du plaisir par ailleurs dans d’autres domaines qu’on ne maîtrise pas forcément. Il y a un tas de choses que je ne maîtrise pas, je ne sais même pas si je maîtrise la musique d’ailleurs. En tout cas quand les gens viennent me dire ce que j’ai entendu ce soir, et bien jamais blasé.
Le mot de la fin c’est « continuer » à être en harmonie avec soi-même.
* Propos recueillis à l’issu de la Saint Patrick organisée à Villenave d’Ornon le 15 mars 2008.
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