Publié le 02.10.2008 dans "Entretien avec..."
Pierre Blanchet, facteur de cornemuses

Divroët New(e)z : Pierre, peux-tu nous dire comment tu as commencé dans le monde de la cornemuse ?
Pierre Blanchet : Eh bien, j’ai eu une formation d’autodidacte, dans la mesure où j’ai commencé à jouer dans un cercle celtique, où on m’a d’abord obligé à danser. Ensuite, à force d’entendre les danses chantées, j’ai appris à les jouer d’oreille. Puis j’ai préféré jouer de la musique à danser plutôt que de danser. La cornemuse m’a toujours attiré. Ensuite je suis passé à des choses plus sérieuses, solfège etc. J’ai toujours joué à Saint-Nazaire car j’ai toujours habité cette région. J’ai donc commencé au bagad de Saint-Nazaire puis j’ai fait mon service militaire au 41e R.I.,où je me suis retrouvé penn-sonneur. Ça m’a fait du bien car çà m’a permis de beaucoup progresser. Ensuite, j’ai eu Jackez Pincet comme professeur. Il m’a enseigné les rudiments de la musique écossaise. À partir de là, à chaque fois que je suis allé dans un groupe on m’a toujours donné le rôle de leader ou co-leader .
Après l’enseignement de Jackez Pincet, on a transformé le bagad de Saint-Nazaire en pipe-band parce qu’il n’y avait plus de bombardes. Le pipe-band a très bien marché jusqu’au jour où on est allé faire les championnats du monde en Écosse en 1976. On a eu de bons résultats (7e en grade 3) mais les gens ont perdu la motivation et le pipe-band a rapidement coulé.
Plus tard, je suis allé jouer dans un pipe-band qui s’était monté à Nantes, qui s’appelait le Gaélic Club pipe-band, qui avait été créé à l’origine par Émile Alain et ses fils, sonneurs bien connus sur Nantes. Puis j’ ai joué à Askol Ha Brug pipe-band de Saint-Herblain qui était un peu un groupe satellite du groupe de St Nazaire parce-qu’il avait été créé en 1976.
Je n’ai pratiquement joué qu’en pipe-band, mais en même temps, j’ai aussi accompagné des cercles celtiques, et fait un peu de couple lorsque j’étais militaire.
DN : depuis quand t’intéresses-tu à la facture de cornemuses ?
PB : Dans mon parcours j’ai eu la chance de rencontrer un Nantais qui s’appelle René Guilbaud qui tournait dans son garage avec un tour assez ancien. En 1971, un des membres du pipe-band de Saint-Nazaire a acheté une MacDougall. Pour nous, c’était quelque chose de totalement inconnu et qui avait un son vraiment super. Je jouais avec une MacPherson à cette époque là, on avait surtout des Gillanders et Hardie, des cornemuses courantes avec une qualité de son standard. Alors avec René Guilbaud on a eu l’idée d’essayer de faire une copie de cette MacDougall. Ça a démarré comme ça. C’est lui qui m’a initié à la lutherie. Il m’a appris par exemple que les motifs sur les bourdons commencent et finissent toujours par une série de peignes. On ne finit jamais par un arrondi. Les arrondis sont intercalés entre les séries de peignes.
Auparavant, j’avais fait un apprentissage de tourneur sur métaux et c’est d’ailleurs mon père qui m’a appris le métier puisqu’il était professeur dans cette école.
Par analogie de matière, le bois d’ébène étant excessivement dur (dans certaines régions, on l’appelle d’ailleurs le bois de fer) un tour à métaux convient très bien pour tourner ces instruments- là.
J’ai tourné ma première cornemuse en 1977, la deuxième en 1980, et les autres à partir de 1990. La première, je l’ai faite en ébène du Mozambique, la deuxième en buis, qui est une copie de “Robertson”. L’histoire des matières m’a toujours intrigué. j’ai donc voulu tourner des cornemuses dans plusieurs variétés de bois pour tester le son et je me suis rendu compte que le résultat était le même avec n’importe quel bois.
Le bois n’a aucune influence sur le son. C’est la perce qui change le son. Ce n’est pas la matière qui résonne mais l’air qui est dedans. Les vibrations sont initiées par les battements de l’anche au départ, et ces vibrations sont amplifiées par la colonne d’air. Ce qui compte c’est la colonne d’air : ses dimensions, le rapport diamètre/longueur etc. C’est la théorie des instruments à vent.
Pour revenir à ta question, en 1990 lorsque j’ai recommencé à faire des cornemuses pour mes enfants, c’était l’époque où les premiers chanters en plastique sont arrivés. Ils ont d’ailleurs été accueillis avec une certaine réticence au départ. Et finalement on s’est rendu compte que ça ne jouait pas si mal que ça, et c’est ce qui m’a donné l’idée d’utiliser le plastique pour fabriquer mes cornemuses. Et ça marche très bien. Le résultats est allé au-delà de toute espérance. Mes enfants jouent encore avec ces instruments-là sans aucun problème.
DN : comment as-tu fait pour les outils ? Tu les a fabriqués toi-même ?
P.B : Oui, je les ai fabriqués, et je continue quand le besoin se présente. J’ai eu la chance de récupérer un tour à l’école d’apprentissage qui a été fermée il y a longtemps. Les machines ont été ferraillées et j’ai donc récupéré un tour au prix de la ferraille. Par la suite, j’ai obtenu une machine beaucoup plus moderne dans une usine qui fermait .
Je tiens à préciser que je ne fabrique que les bourdons de cornemuses mais pas les chanters. Je fabrique aussi des practices chanter. Par exemple là, j’ai fabriqué un outil pour percer les trous des practices, à partir d’une perceuse. Je fais mes outils au coup par coup quand j’en ai besoin.
P.B : Avant tout, je dois préciser que les copies que j’ ai réalisées ont été faites avec l’ accord de leur propriétaire, et que je ne m’ intéresse qu’ aux instruments anciens . Concernant les luthiers de Glasgow, j’ai copié : une Henderson (1890), une Lawrie (1890) ainsi qu’une Donald MacPhee (avant 1880) qui était le prédécesseur de Henderson . Quant à la lutherie d’ Edinburgh, c’ est là-bas que se trouvait la plus grande richesse et variété de luthiers avec, à mon avis, les plus beaux sons . J’ ai eu la chance d’ avoir entre les mains et de pouvoir copier : une Duncan MacDougall (1870), une Hutcheon (avant 1900), une Center (1880), une Alexander Glen (1847) et une David Glen (avant 1900). J’ ai vu récemment une John Thow (mort en 1857), de Dundee, qui présente un grand intérêt et a des qualités sonores remarquables. Très récemment, j’ ai également eu accès à une John Ban MacKenzie et aussi deux Donald MacDonald ; concernant ce dernier, j’ ai découvert que c’ est lui qui avait transmis son savoir aux frères Glen : George, Alexander et Thomas McBean, ainsi sans doute qu’ à John Thow. Donald MacDonald est à lui seul un sujet fort intéressant qui mériterait peut-être de lui consacrer un autre article …
Pour la petite histoire, j’ai eu l’occasion de restaurer un instrument dont on ignorait le fabricant mais je savais qu’il avait été fait à Edinburgh. Finalement, il y avait une marque à l’intérieur d’un bourdon et c’était signé MW qui veut dire Muir Wood qui travaillait avant 1800. C’est un instrument vraiment magnifique.
DN : comment te procures-tu le bois dont tu as besoin ?
P.B. Il y a deux possibilités : soit les gens viennent avec leur bois, ce qui est déjà arrivé mais je préfère acheter le bois chez un marchand près de Rouen en qui j’ai entièrement confiance. Il propose plusieurs essences de bois. La principale était l’ébène du Mozambique, mais cette essence devient rare et de mauvaise qualité. Je préfère l’ébène du Cameroun ou du Gabon. Sur un autre site, on propose du bois de Mopane qui ressemble un peu au cocus wood.
Par ailleurs, je dois t’ annoncer que je cesse mes activités à la fin de cette année ; à 61 ans passés, il est temps de profiter de la retraite ! Mais je reste bien entendu à la disposition de ceux et elles que le sujet intéresse. Aux dires d’ Edith, ma femme, je suis intarissable !
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