Comment avoir des anches de bourdon en roseau aussi stables que des synthétiques ?

par Lloyd McCaffrey, article tiré du “Piping Times”

Depuis la nuit des temps, un des problèmes les plus importants auxquels les sonneurs doivent faire face est d’arriver à obtenir un son stable. Les éléments naturels utilisés dans les cornemuses sont sujets à des variations dues à des changements de température et à l’humidité.
Dernièrement, de nombreuses recherches et développements ont été effectués par des personnes dévouées et talentueuses, ce qui nous a aidé au fil des années à obtenir un son de plus en plus stable. Nous pouvons maintenant avoir une cornemuse sur laquelle la seule variable est l’anche de chanter. Nous utilisons toujours des anches de chanter en roseau car un substitut d’anche synthétique acceptable n’est pas encore disponible sur le marché. Après avoir réfléchi à ce problème et expérimenté quelques solutions, j’ai adapté un traitement qui semble faire son chemin vers la réussite pour stabiliser les anches en roseau.

Je suis fabricant de modèles réduits de bateaux et de sculptures miniatures. La plupart de mon travail est fait à partir de buis qui est un bois dur à grain très serré. J’avais besoin d’une finition qui pénétrerait la surface de mes travaux, mais qui ne rajouterait pas une épaisseur qui obscurcirait le détail.
J’ai graduellement développé une finition qui consiste en du vernis dur en polyuréthane dans lequel je rajoute du “white spirit”. Je n’utilise pas d’essence de térébenthine car elle a tendance à laisser des résidus quand elle sèche. Cette solution très liquide, presque comme de l’eau, est bien absorbée par le bois et ne laisse aucune trace à la surface.
Dans un premier temps j’ai pensé que peut-être ce vernis liquide ne sécherait pas correctement et perdrait sa capacité de liant au niveau moléculaire. Pour le tester j’ai fait plusieurs échantillons de vernis que j’ai passé sur des testeurs de verre et de plastique, en rajoutant progressivement du white spirit à la solution. Tous mes échantillons ont séché en formant une pellicule dure, sans différence avec le vernis rendu plus liquide.
Après avoir expérimenté ce traitement depuis un certain nombre d’années pour mes sculptures, je décidai de l’essayer sur des anches en roseau. Bien sûr, il n’y a rien de neuf dans l’idée de base. J’ai entendu parler d’un certain nombre de traitements impliquant de huiler le roseau avant de le transformer en anches par exemple. Mais je pense qu’il y a là quelque chose dont les sonneurs peuvent tirer bénéfice.
Mon approche est d’utiliser ce traitement sur de nouvelles anches qui n’ont encore que très peu absorbé d’humidité. Je vis dans le désert, et nous n’avons donc pas ce problème d’humidité excessive ici. Mais au contraire, si les nouvelles anches sont laissées sans traitement, elles se dessèchent rapidement et se fendent. Ceci peut arriver en seulement quelques heures.
J’achète généralement mes anches en hiver, je les teste, et leur donne immédiatement le traitement indiqué. Je n’utilise que du vernis brillant, je trouve que les types mats et satinés ont une sorte de substance poudreuse qui laisse des résidus crayeux quand on les applique.
Je suppose qu’un autre genre de finition, comme enduire les anches d’huile, pourrait être utilisé, mais je pense que le vernis à base de plastique dur a de gros avantages.
J’enlève le fil de la base de l’anche, et la trempe dans la solution de vernis. Je laisse quelques minutes, le temps que l’anche absorbe bien la dilution et j’enlève l’excès.
Je déchire des feuilles de papier que j’insère entre les lamelles de l’anche, et je les presse doucement entre elles (voir photo) pour faire sortir l’excès de produit. Je fais ce geste plusieurs fois, cela dépend en fait de l’excès de vernis à retirer de l’anche. Je vérifie l’anche après quelques minutes. L’excès de vernis a tendance à se placer aux coins des lamelles, et si ça sèche à ces endroits là, cela détruira sans aucun doute l’anche. J’utilise aussi des nettoyeurs de pipes pour absorber le vernis qui aurait stagné dans le conduit de l’anche. Pour vérifier qu’il n’y a plus de vernis dans les coins je presse doucement les lamelles ensemble. Si elles ont tendance à se coller, je retrempe rapidement l’anche dans la solution et je la sèche immédiatement. Je pense que 2 traitements sont nécessaires, et la plupart du temps je le fais trois fois. Je laisse les anches sécher toute une nuit avant de les utiliser. J’ai trouvé que ce traitement donne une grande stabilité aux anches sur un temps de jeu relativement long. Je fais des compétitions en grade 2 depuis huit ans, et plus récemment en grade 1 (dans l’ouest des États-Unis). Je n’ai jamais rien dit aux juges de mes expériences, et j’ai souvent reçu des commentaires positifs sur le son produit par ma cornemuse. Je ne pense pas que le fait de traiter les anches affecte la qualité du son et ça ne donne pas l’impression d’avoir affaire à des anches synthétiques. Je trouve aussi que les anches traitées ainsi ne mettent pas autant de temps à se “faire”, et je peux commencer à jouer plus rapidement.
Je joue au pipe-band “Mesa Caledonian”, j’ai des anches de bourdons synthétiques et lorsque je fais des concours soliste, je mets une anche en roseau dans mon bourdon basse.
J’utilise le même procédé pour traiter les anches de bourdon en roseau, avec des cure-pipes enroulés ensemble pour nettoyer l’intérieur de l’anche.
J’ai une poche synthétique, et avec ce traitement je peux me permettre de commencer à jouer très rapidement même après les avoir laissées en place toute une nuit. Les variations causées par le temps, l’humidité, et la pression atmosphérique sont les seules variables sur lesquelles j’ai besoin de m’ajuster.
Il y a une question qui se pose : qu’arrive-t-il au contenu en eau de l’anche ? Nous savons que le roseau brut contient une certaine quantité d’humidité, et il est utilisé pour la fabrication d’anche tel quel, brut. Les anches ont besoin d’humidité pour fonctionner correctement. Je ne peux pas le prouver scientifiquement mais je pense que le vernis retient l’eau. En permettant au vernis de pénétrer le roseau et de le durcir, l’eau reprend sa place, et l’anche retient sa forme et peut jouer sans ajout d’humidité. En résumé, le vernis rend l’anche imperméable, la rendant moins sujette aux variations causées par l’humidité. Tout ce qui est nécessaire, c’est d’amener la température à un niveau moyen avant d’ancher le levriad dans la souche de l’instrument.
Je ne vois pas non plus la nécessité d’enlever le chanter de la souche après avoir joué. L’anche n’a pas besoin d’être humidifiée pour produire un son et il me semble que le vernis qui a séché à l’intérieur de l’anche est un poids “vivant”, alors que l’eau contenue dans le roseau pèse plus lourd, microscopiquement bien sûr, et doit en fait aller contre l’effet vibratoire des lamelles. Nous savons qu’une anche peut absorber trop d’humidité et devenir mouillée au point qu’elle ne pourra plus sortir aucun son. Le vernis agit comme de la colle qui assemble et renforce les fibres du roseau, en contradiction avec l’humidité qui peut retenir la forme de l’anche, mais n’ajoute rien à la fermeté et la stabilité du roseau.
Je pense que ce traitement rendra en fait l’anche plus dure à jouer, et j’ai de temps en temps besoin de les gratter un peu pour les rendre plus faciles.

Cela m’amène à parler d’autres bénéfices que l’on peut retirer de ce traitement. On peut remettre en état de vieilles anches faibles, mais cela dépend bien sûr de leur degré d’ancienneté. Je pense que la méthode traditionnelle de “casser” les anches pour les rendre jouables ne marche pas. J’ai entendu dire que des enzymes contenus dans la salive cassent la structure du roseau permettant ainsi de jouer plus facilement. Cela ne marchera pas avec une anche vernie. Toute la moisissure, points noirs et autres horribles germes sont ainsi éliminés avec ce procédé. Les anches vernies durent réellement plus longtemps. Je joue avec des anches qui ont plus d’un an et elles sonnent toujours très bien.
Peut-être ma prochaine expérience devrait porter sur le vernissage des doigts pour tenter de jouer les doublés plus vite ! Sérieusement, j’espère que les sonneurs essayeront ma technique ainsi que d’autres approches de traitement des anches en roseau, et quelqu’un arrivera peut-être à une méthode meilleure que la mienne.

En conclusion, je crois que mon traitement sur les anches en roseau donne la même stabilité que pour les anches synthétiques, sans compromettre la qualité du son du roseau.


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